«Parker parti, parti par coeur»
21 janvier 2014 - Image par Robert Etcheverry
Le drame du Théâtre Complice.

«Ma plus grande peur, la pire horreur dans ce monde où nous en sommes abreuvés, c’est la lobotomie du cœur. L’insensibilité à tout, et tout d’abord à l’autre, à tous les autres. A force d’en prendre – et Le Souffleur de verre se situe dans un monde où tout ce qu’on nous annonce comme horreur environnementale, tout ce qui nous pend au nez comme catastrophe géopolitique est arrivé – à force d’en prendre donc, terminé. Blocage. On n’en prend plus. Ca coince et ca dérape, ca a dérapé.»

Ici gisent les mots de l’auteur et metteur en scène du Souffleur de verre, Denis Lavalou, annonçant, sans équivoque, l’ambiance de cette pièce, mais aussi poignante et, quelque part, poétique. Cette dernière, montée à l’Espace Libre du 14 janvier au 1er février, vient célébrer les vingt ans du Théâtre Complice, compagnie montréalaise ayant pour mandat principal l’élaboration de «projets évoquant dans le sourire, l’absurde ou le drame, la perte de repères des sociétés et des humains d’aujourd’hui».

L’apocalypse

C’est en 1998 et grâce au roman de Trevor Ferguson, Train d’enfer, que Denis Lavalou trouve l’inspiration pour l’écriture de cette pièce. Une phrase notamment – «ils montaient vers le nord dans le noir de la nuit, et si l’on peut encore donner un sens au mot prière, je suis certain qu’au volant de sa vieille Dodge, Parker priait» – retient l’attention de l’auteur et marque la ligne directrice du Souffleur de verre. À partir de celle-ci et pendant la quinzaine d’années qui nous sépare d’aujourd’hui, il écrit de courtes répliques donnant petit à petit vie à la pièce. Une vie cependant fragile car le Souffleur est avant tout le reflet d’une apocalypse étrangement réaliste et de ce fait, d’autant plus troublante.

L’intrigue prend place dans une maison isolée et sombre, où survivent douze archétypes: le patron, la savante, la commère, la sourde, la mère, le fils, entre autres.  À part pour Jeanne, victime régulière de crises physiologiques non-identifiées, l’identité des personnages reste inconnue, leur passé flou et leur futur macabre. Leur monde est celui de la peur, de la tristesse. La sécurité les obsède. Lorsqu’un des membres de la communauté annonce son départ, les autres s’insurgent et s’affolent. Les injonctions «Reste!», «Prends donc un verre», «Ne pars pas!» fusent d’un bout à l’autre de la salle. Il se rassoit. La fluidité des répliques et la consonance des émotions des protagonistes dépeignent un organisme malade, un système social dépérissant et courant à sa propre perte.

L’œuvre

Sur le plan artistique, le Théâtre Complice fait preuve d’un grand savoir-faire à plusieurs niveaux. La mise en scène est simple mais efficace: les personnages sont attablés face à nous, porteur d’un même regard vitreux. Les costumes et la musique plongent la salle dans une atmosphère totalement lugubre, laissant un public d’autant plus perplexe lorsqu’un silence glacial, terrifiant, se fait à la fin de la pièce. Selon les propos de Denis Lavalou recueillis par La Presse le 16 janvier dernier, «c’est une construction dramatique musicale. C’est un chant choral à 13 voix beaucoup plus qu’une pièce de théâtre.» Effectivement, le Souffleur possède un répertoire complexe, où les dialogues nous parviennent de manière à la fois harmonieuse et décousue.

Cette distorsion du langage, dernier élément identitaire de cette communauté, couplée au désespoir de protagonistes pourtant lucides, nous choque, nous dérange. D’une certaine manière, la pièce va chercher la confrontation avec son public et créer un malaise dans la salle. Et pour cause, plus cette fiction progresse, plus on oublie que c’en est une. Cette intemporalité, qu’elle soit dans l’œuvre elle-même ou dans les messages qu’elle porte, est un des attributs-clé du Souffleur de verre.

L’intemporel

Au-delà des thèmes et des portraits humains délivrés par le Souffleur, son aspect intemporel se décline aussi par la critique de notre ère, de ses travers et de ses défauts. Selon le même article de La Presse, Denis Lavalou compare la pièce et les réseaux sociaux de manière générale: «il y a des paroles, mais il n’y a pas de concrétisation de ces paroles. Il n’y a que des mots vides. Il n’y a pas de suite dans les idées. Il y a une épidémie d’opinions qui finissent par devenir des vérités… Il faut prendre conscience de tout cela». Et pour cause, la maltraitance du langage est bel et bien un point primordial de la représentation. Tout le monde cause, juge et déclare mais personne ne s’écoute, ne s’apprécie réellement. Dans la même lignée, Lavalou s’interroge sur les révolutions au Maghreb, «qui ont été propulsées par les réseaux sociaux mais qui n’ont abouti à rien, qui ont en fait mené à une nouvelle dictature par la prise du pouvoir par l’armée, et à la remontée des intégrismes religieux. Peut-être que ça aura des impacts positifs à long terme, mais pour l’instant, c’est nada. C’est effarant.»

Sans être une œuvre à portée strictement politique, le Souffleur de verre mène tout de même à l’interrogation personnelle et collective. Loin d’être moralisatrice, elle nous confronte, nous, citoyens, aux enjeux sociaux de notre temps. Cependant, l’arrivée inattendue d’un étranger dans cette petite communauté recluse est peut-être bien porteuse d’espoirs et signe d’une ouverture sur le monde extérieur, qui ne se limite, heureusement, pas seulement aux tragédies mises en lumière par le Souffleur. À vous, chers lecteurs, et, éventuellement, futurs spectateurs, de voir.