Désobéissez
21 janvier 2014
Retour dans le temps

Désobéissance civile ou non? La question est posée. Devrions-nous nous opposer par l’action à la décision du gouvernement du Québec, advenant qu’il choisisse d’adopter le projet de loi 60, mieux connu sous le nom de la Charte des valeurs? Dans lequel cas, quelle est notre légitimité à agir ainsi?

Antoine Robitaille, dans son article Projet de loi 60 et désobéissance – Irrecevable (Le Devoir, 14 janvier 2013), laisse entendre que c’est la solution envisagée par la Commission Scolaire English-Montréal (CSEM) et l’Université Concordia. Même si de tels propos ont été retirés deux jours plus tard dans un article Erratum (En désaccord, mais pas en rébellionLe Devoir, le 16 janvier 2013), il n’en reste pas moins que le bal est lancé. Oui ou non, devrions-nous désobéir civilement à notre gouvernement?

On ne peut répondre à cette question sans faire un bref retour sur la première définition qui fut donnée à ce terme par Henry David Thoreau, poète philosophe américain, dans son essai La Désobéissance civile publié en 1849. Selon lui, la désobéissance civile n’est rien de moins que la suite logique de l’objection de conscience. Si vous êtes contre la guerre que prône ou bien supporte votre gouvernement, ne payez pas les impôts qui lui sont relatifs, dit-il, soyez en accord avec votre conscience, c’est la meilleure façon d’agir justement. De la même manière, il ne croit pas que la justice passe nécessairement à travers les lois, car celles-ci sont l‘œuvre de la «majorité» et peuvent être injustes.

Dans ce cas, pourquoi devrions-nous y obéir? Il conclut par une critique de cette fameuse majorité, cette opinion publique à laquelle nous faisons sans cesse appel. Après tout, dit-il, la raison pour laquelle nous permettons à une majorité de régner «ne tient pas tant aux chances qu’elle a d’être dans le vrai, ni à l’apparence de justice offerte à la minorité, qu’à la prééminence de sa force physique». Il s’agit donc plus d’un appel au respect de notre conscience qu’à une révolte ouverte et violente contre toute forme d’autorité.

Cette définition a été utilisée depuis lors dans de multiples combats, que ce soit en Inde pour se défaire de l’impérialisme anglais ou aux États-Unis pour abattre le système ségrégationniste. Le Québec en a lui aussi eu son lot et nous pourrions même dire qu’il en a été le précurseur. Nous pouvons effectivement retracer la désobéissance civile aussi loin qu’à la résistance des Canadiens-français aux campagnes de conscription britanniques des années 1775-1777.

Papineau est, lors des révolutions de 1837-1838, le précurseur de la désobéissance civile au Québec, ajoutant à ses tentatives pacifiques et légales de réforme du système, une série d’actes considérés illégaux par le pouvoir anglais, soit le boycott des produits d’importation, l’importation de contrebande ainsi que la ruée sur les banques pour y retirer ses avoirs. C’est, depuis lors, entré dans la tradition de ne pas se plier aux décisions gouvernementales pour lesquelles nous aurions objection de conscience: résistances à la conscription de 1914-18; à celle de 1939-45; blocus de la base militaire de La Macaza en 1964, un geste antimilitariste mieux connu sous le nom de l’Opération Saint-Jean-Baptiste; ou encore Henry Morgentaler qui refusa de se plier à la loi contre l’avortement et avorta des femmes venant de tous les coins du pays et même des États-Unis.

C’est dans la continuité de cette tradition que nous vivons depuis trois ans une période d’effervescente désobéissance au Québec. Ravivée avec force par le printemps étudiant, elle ne semble pas se tarir alors que les uns après les autres, les groupes se lèvent pour contester la charte.

Après la menace des quatre candidats à la mairie de Montréal, en octobre 2013, de se rendre devant les tribunaux si adoption il y avait, quel est le prochain pas pour les citoyens qui ne veulent pas voir celle que l’on nomme «la charte de l’intolérance» appliquée au Québec? La désobéissance civile? Si on suit les conseils de Thoreau, c’est la seule chose qui semble acceptable: suivre sa conscience. En effet, «si, de par sa nature, cette machine, [le gouvernement], veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi».