Les douzes travaux du hipster
4 novembre 2013 - Image par Dakota Blue Harper
Les jeunes actifs dans les milieux de la création.

À l’occasion de la parution de son nouveau livre Be Creative? Making a Living in the New Culture Industries (Être créatif? Gagner sa vie dans l’industrie de la Nouvelle Culture, ndlr), Angela McRobbie, sociologue et professeure au département des Études en Communication de l’université Goldsmiths à Londres, donnait une conférence à l’université Concordia sur les jeunes créatifs et leur rapport au marché du travail intitulée: «Unpacking the Politics of the Creative Economy: Hipsters as the Flaneurs of Neoliberal Times» (Déballer les politiques de l’économie créative: les hipsters comme flâneurs de l’époque néolibérale, ndlr) .

Angela McRobbie commence en évoquant, à travers le premier chapitre de son livre, l’image du travail, relayé par ce qu’elle et d’autres universitaires appellent la classe créative, à savoir les artistes (en incluant ceux du web), les musiciens et le milieu homosexuel branché. Elle qualifie cette image de «romantique» car c’est en effet un lieu commun dans le milieu de la création, celui d’un travail satisfaisant, un travail épanouissant et qui rend heureux. Pour McRobbie, nombre de jeunes diplômés en sciences de la communication ou en arts du spectacle et en stylisme, veulent éviter de reproduire la vie active de leurs parents: un parcours professionnel linéaire et construit fait d’augmentations et de promotions. Ils jouent sur la frontière entre le marché noir et le marché du travail traditionnel. Soulignons la dimension la plus essentielle de cette conception du travail, c’est celle du travail sans filet de sécurité, dans un secteur où la reconnaissance symbolique n’équivaut pas – et même est opposée – à la reconnaissance économique. La chercheuse anglaise remarque le manque de protection sociale liée à ces professions souvent auto-entrepreneuriales, dans un contexte signant la fin de l’État-providence.

Autre fait intéressant, McRobbie relie la sphère créative aux petits boulots qui permettent aux jeunes diplômés de subvenir à leurs besoins. En occupant des jobs considérées comme temporaires mais qui finissent souvent par être occupées sur le long terme – barista dans un café, serveur, etc. – la classe créative bonifie le secteur des services et en entretient l’image de la vie de bohème, avec pour exemple, l’image du petit café de quartier hipster (on pourrait citer Kitsuné à Montréal, au coin de Prince Arthur et Saint-Laurent).

Dans la lignée du travail de l’éminent professeur Richard Florida, Angela McRobbie fait état de la situation actuelle dans la classe créative. Elle note la financiarisation de ce milieu dans un contexte néo-libéral, avec la floraison de modules universitaires sur le business de l’art, de la mode. Elle s’attaque au business school model dont Florida fait l’apologie, en l’accusant de reléguer un ensemble de valeurs sociales et culturelles au second plan au profit de l’obligation de résultats. Finalement, elle critique la culture du résultat visible et instantané, comparant les modules offerts aux étudiants de beaux-arts aux crèmes anti-âge.

En fait, c’est une attaque argumentée et construite du modèle néo-libéral qu’a réalisée Angela McRobbie, en s’appuyant en digne universitaire sur les travaux de ses prédécesseurs. Au final, c’était un cours de haute-voltige où se sont côtoyés Foucault et Rancière contre Florida et l’école de Chicago.

McRobbie «clashe» la pose hipster et dégage les caractéristiques suivantes: les hipsters s’inspirent du dandysme, et joignent ironie, esthétique et indifférence dans une posture blasée. Elle montre avec clairvoyance la contradiction principale du hipster,  à savoir un anticonformisme primaire doublé d’individualisme moderne au service des grandes marques, des puissances économiques. En prenant l’exemple de la jeunesse londonienne des ces vingt dernières années, elle note le «conservatisme absolu» dans la youth culture britannique, dans l’indifférence de l’apolitisme. Tout cela est remis en cause depuis 2008 et la crise financière, et c’est un débat de fond qui va occuper la sphère des études culturelles pour les années à venir.