Fragments de vie
29 octobre 2013 - Image par Gracieuseté de l'Espace GO
Le théâtre d’Évelyne de la Chenelière à l’Espace GO.

Si vous êtes amateurs de levers de rideaux rouges formels; si vous aimez que les corps soient parés de costumes riches en formes, en coupe et en matières; si vous vous délectez du jeu de la pluralité des décors et des accessoires, il est temps de goûter à autre chose. Ici, rien ne subsiste que la rugueuse réalité. Celle qui vous fera rire aux larmes avant de changer ces larmes en pleurs. Un théâtre intime vient déchaîner, dans la toute aussi intime salle de l’Espace GO, un véritable tourbillon d’émotion.  Une Vie Pour Deux, d’Évelyne de la Chenelière, est une pièce adaptée du roman de Marie Cardinal, qui révèle sans fards les dédales amoureux d’un couple à la dérive.

À partir d’un incident simple, la découverte d’un cadavre sur une plage irlandaise, Simone et Jean procèdent à l’autopsie de leur relation amoureuse qui dure depuis vingt ans. Cette situation provoque une heure et quart d’échanges brûlants de justesse. Le dialogue, axé autour de la reconstitution de l’histoire hypothétique de la morte, se désaxe rapidement vers un dialogue autour du passé, du présent et du futur des deux amants. Ensemble, ils abordent le thème du sentiment amoureux, bien sûr, mais aussi celui de la peur que suscite la vieillesse, la maladie et la mort. De la condition de la femme face à l’homme et à sa famille, de la démesure de l’amour passionnel et des pics émotionnels qui l’accompagnent. Et bien d’autres thèmes encore, toujours avec le propos vrai, qui vient vous frapper en plein cœur pour s’y casser comme du bois sec.

Les répliques qui développent ces sujets fondamentaux parviennent à toucher la sensibilité du spectateur grâce à un langage qui n’est ni châtié ni trivial, mais dépouillé d’artifice. Les mots sont nus et les formulations poétiques: «En revanche, ses doigts étaient comme des génies autonomes, délicieux et pervers, que j’ai vite encouragé par de petits soupirs.» La dimension littéraire de la pièce s’impose autant que la dimension théâtrale. Ceci est permis par un parti pris esthétique réaliste qui se manifeste par une épuration visible de la scénographie. Sur les planches: huit chaises, une table massive en béton et trois comédiens. Alice Ronfard, metteure en scène, mais aussi fille de Marie Cardinal, fait un choix minimaliste qui contribue à la mise en valeur du texte. En choisissant un décor sobre, elle laisse également aux comédiens l’opportunité d’incarner pleinement leurs personnages. Ils s’en emparent héroïquement.

Violette Chauveau, aperçue dans Laurence Anyways de Xavier Dolan mais qui s’est avant tout démarquée au théâtre, est saisissante dans le rôle de Simone. Capable de déployer trois sentiments différents sur une seule et même réplique, sa performance est bouleversante. Elle est secondée par Jean-François Casabonne, qui interprète un mari tendrement ironique, un peu las et détaché des excès passionnels de sa femme qu’il décrit comme «éloquente, persuasive, pittoresque, poignante, incontestable».  Enfin, le trio se complète avec Évelyne de  la Chenelière en cadavre décharné, dont la présence corporelle ainsi que la voix retouchée offrent un troublant goût d’au-delà. Les critiques de presse avaient déjà encensé la pièce de théâtre à sa première sortie l’année passée. Du côté du public, l’enthousiasme semble être le même. Les comédiens quittent la scène sous les applaudissements bruyants d’une foule en standing ovation. Ils ont raison, les artistes ont accompli la prouesse de capturer, ne serait-ce que le temps d’une représentation, cette chimère qu’est la réalité.