«Je pensais être vivant»
22 octobre 2013 - Image par Nicolas Ruel
Danse-cité célèbre singulièrement le centenaire du Sacre du Printemps.

Le public qui a vu Je ne tomberai pas Vaslav Nijinski sort du Théâtre des Quat’ Sous triplement renseigné: sur Nijinski, sur l’art, et sur lui-même. Il y a cent ans, celui que ses pairs surnommaient le «dieu de la danse» resplendissait scandaleusement à Paris en créant le Sacre du Printemps. Cet anniversaire a donné lieu à une pléthore d’hommages lumineux et stupéfiants: notamment en Angleterre avec Akram Khan, en Allemagne avec Sasha Waltz et au Québec avec Marie Chouinard. Au théâtre des Quat’Sous, le propos est différent. À l’origine de Je ne tomberai pas il y a, certes, une oeuvre de Nijinski. Elle n’est cependant pas d’ordre chorégraphique mais littéraire: il s’agit de son journal, que le chorégraphe tiendra de manière furieuse et fulgurante pendant un hiver (journal que la librairie Gallimard met en vitrine à l’occasion de ce spectacle).

On ne célèbre donc pas le Sacre, mais son chorégraphe originel. On ne s’intéresse pas au printemps mais plutôt à l’«automne de la raison de Nijinski», comme l’écrit Bernard Meney, le metteur en scène et interprète principal de la pièce. Cet «automne», c’est la démence dans laquelle sombre Nijinski quelque part entre 1916 et 1919, c’est la chute d’une figure mythique dans la folie.

«Le faune, c’est moi!»

Le spectacle s’ouvre sur un homme, de dos, le cheveu grisonnant et vêtu d’un costume-cravate. C’est un Nijinski schizophrénique et agoraphobe que va incarner Bernard Meney -avec la puissance dramatique vers laquelle tout acteur désire tendre- pour les prochaines quarante minutes. Nijinski-Meney crache, transpire, implose. Il s’essaye pathétiquement à ce qu’il lui reste de ses ronds-de-jambes, de ses ballonnés et de sa quatrième position. Il crie, il chuchote, il exulte d’orgueil et pleure d’humilité. Ce monologue, c’est le résultat d’un travail consciencieux d’élagage et de montage des Cahiers du chorégraphe russe, juxtaposés avec quelques extraits de Mallarmé et de Nieztsche. Bernard-Marie Koltès nous dirait que c’est l’histoire d’«un homme qui tente de retenir par tous les mots qu’il peut trouver, un inconnu un soir où il est seul». Les lois de l’intensité scénique sont redéfinies sous nos yeux: on assiste à une succession de climax projetés comme des lames de rasoirs sur les planches: «Le faune, c’est moi!»; «Ils m’ont dit que j’étais fou, je pensais être vivant.»

Chorégraphier l’indicible

L’aboutissement de la parole, c’est l’acte. Le monologue prend donc fin quand quatre interprètes (il est plus que nécessaire de tous les nommer: il s’agit de Thomas Casey, Simon-Xavier Lefebvre, Brice Noeser et Daniel Soulières) envahissent l’espace du plateau. Cinq interprètes pour autant de facettes du chorégraphe russe. Il serait facile mais possible d’imaginer là le jeune danseur encore épris de Diaghilev, le charismatique maestro du mouvement, le génie viril de la scène et encore bien d’autres: «Je suis un ouvrier d’usine. Je suis un domestique. Je suis un seigneur. Je suis un aristocrate. Je suis Dieu. Je suis Dieu. Je suis Dieu. Je suis tout.» écrit l’artiste dans ses Cahiers.

Solos, duos, trios, quatuors, ensembles, portés… C’est l’entièreté du dispositif chorégraphique dans ce qu’il peut avoir de rugissant, d’intense et d’instable qui est déployé avec brio par Estelle Clareton. Les danseurs vont et viennent: il s’écrasent contre les trois murs du plateau et tentent de s’évader mais reviennent inlassablement au devant de la scène, le bout des orteils presque au-dessus de la fosse, droits, déterminés, accomplis: ils ne tomberont pas; ils ne tomberont jamais. Ils veulent diviser l’insécable, extraire la chute du saut, monter sans descendre.

Catharsis 

À la fin du spectacle, c’est donc un noir singulier qui happe la salle: il ne tombe pas mais semble au contraire s’élever. Si tous les interprètes sont évidemment épuisés, on n’entend plus qu’une seule respiration: celle de Meney. Si l’on n’entend qu’un seul Nijinski, c’est parce que son unité et intégrité psychique lui a été rendue: les cinq êtres se fondent en un seul. Je ne tomberai pas est une tentative de thérapie, plus efficace que les cent-quatre-vingts comas insuliniques que subit le chorégraphe russe en l’espace de six mois. Plus que la réunification d’un être, c’est celle de l’art tout entier qui s’opère sous nos yeux: le théâtre, la danse et l’écriture respirent eux aussi à l’unisson.

«Qui a vu danser Nijinski reste à jamais appauvri de son absence» écrit Anna de Noailles. Qui a vu Je ne tomberai pas demeurera mille fois grandi de sa rencontre.