Un cri désenchanté
10 septembre 2013 - Image par Gracieuseté de Folio
Réflexion sur 'Scoops' de Christophe de Ponfilly

En 2002, Scoops paraît aux Éditions du Félin. Il s’agit, selon les mots de l’auteur, d’un «coup de gueule romanesque». En effet, dans cet ouvrage, le grand reporter Christophe de Ponfilly, lauréat du Prix Albert Londres, dénonce les rouages du système médiatique. Il montre, de manière lucide, à quel point le sensationnalisme et la course à l’audimat faussent la réalité.

Tout commence pendant la guerre du Vietnam, lorsque John Leny, un jeune homme franco-américain, décide de rejoindre ce pays pour rencontrer les grands reporters qui l’inspirent et dont les récits ont peuplé sa jeunesse. Sur place, il réalise que l’on peut diviser ces journalistes en deux espèces très différentes: ceux qui écrivent sans vivre les événements, qui ne font que raconter avec lyrisme les instants qu’on leur rapporte; et les autres, les «allumés», ceux qui vouent un culte à la vérité et qui méprisent leur vie. Parmi eux, Pontiac, un Français désabusé, moqueur, mais si authentique et passionné que Leny s’attache à lui, le suit, et devient son apprenti. Il retiendra notamment cette phrase, qui le suivra toute sa vie: «Le journalisme si ça sert à quelque chose c’est à montrer la réalité. La vérité à poil. Les hommes».

Après le Vietnam, Leny enchaîne les reportages pour une grande chaîne américaine, la WWX, avec l’impression croissante de ne pas être à sa place. En effet, on lui demande en permanence de se conformer à ce que montrent les autres chaînes, c’est à dire ce que l’audimat attend. Son chef a ainsi cette phrase, qui résume le cynisme de l’intelligentsia médiatique: «Le bonheur des autres n’intéresse personne. Seules les tragédies passionnent les gens. Le filon est inépuisable». Pour la WWX, Leny parcourt le monde en quête d’images, de témoignages, pour montrer les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles devraient être. Seulement la tâche est rude, car son patron lui demande de montrer ce que le public attend, c’est-à-dire ce que les autres reporters proposent. Parfois au prix de leur éthique, comme pour ce journaliste qui paie des enfants en Irlande pour lancer un cocktail Molotov sur une voiture afin d’illustrer la violence du conflit qui déchire le pays. Face à cette malhonnêteté intellectuelle, Leny se retrouve bientôt perdu, sa raison d’être l’abandonne. Il va alors tout plaquer, et devenir free-lance: il pense ainsi pouvoir gagner en liberté, travailler sans se compromettre et être enfin la voix de ceux qui n’en ont plus. Mais une fois encore il se trouve soumis à la loi de la demande, car aucune télévision n’accepte de diffuser ses images, ou au prix de coupures au montage. Dégouté, Leny abandonne finalement ses illusions, ses idéaux, et décide de terminer sa carrière dans une apothéose cynique, mais tristement crédible. Il choisit de prendre la WWX à son propre piège, tout en montrant au monde entier la puissance destructrice des médias. Il va monter une série de faux reportages, de plus en plus incroyables, de plus en plus violents, de plus en plus crus, et de moins en moins vrais.Jusqu’à ce que la vérité explose.

Ce livre est une critique aboutie et documentée du monde de l’information, et si nous ne pouvons pas nous identifier au héros, nous partageons au moins ses doutes, ses aspirations, et ses réflexions. Dans la jungle vietnamienne, Leny est rempli d’une  étrange impression de solitude. Au fil du livre, l’étrangeté ne vient plus de la peur d’être tué, mais de celle de se mentir. La question se pose. Comment être vrai, fidèle à ses idéaux et ses principes, dans un monde qui ne réclame que l’efficacité, le superficiel? Comment parler des hommes qui souffrent quand ceux qui pourraient les aider n’en ont cure? À travers ces questions, Christophe de Ponfilly nous amène à réfléchir à la manière dont notre société fonctionne. Car si les médias sont montrés sous un jour si mauvais, il ne faut pas oublier que c’est parce qu’ils cherchent justement à séduire leurs auditeurs. Cette logique est biaisée, car le grand reportage n’est pas un bien comme les autres, il n’est pas une offre qui doit s’adapter à la demande globale.  Au contraire, le grand reportage doit asséner la vérité, quelle qu’elle soit, et ne pas se compromettre. Les derniers mots du livre expliquent comment la société, en se croyant informée, est en fait manipulée, et ce pour son plus grand plaisir: Il faudrait écrire un texte de réflexion sur la dégradation du métier de journaliste et les dangers que les médias font actuellement courir aux sociétés qui pensent être éclairées sur le monde qui les entoure. C-Livre