Declaració de sobirania
29 janvier 2013

Le gouvernement de Catalogne vient de franchir le point de non-retour vers l’indépendance nationale et l’affaire a filé sous le nez de la presse québécoise.

La «Déclaration de souveraineté et du droit de décision du peuple de Catalogne» a été adoptée le 23 janvier par le Parlement catalan à 85 voix contre 41. En triomphant de l’opposition fédéraliste, la coalition souverainiste au pouvoir a posé le premier jalon officiel vers la création d’une Catalogne indépendante, et s’est engagée formellement à tenir un référendum sur la question. Ne pas le faire reviendrait à se parjurer et à perdre toute légitimité.

Tout se met en place pour que l’Écosse et la Catalogne, deux peuples qui s’inspirent profusément de l’expérience québécoise, se prononcent en 2014 sur l’une des décisions politiques les plus importantes de leur histoire, sans que nous nous en inspirions en retour. Tous nos grands médias ont repris, sans exception et dans une version plus ou moins sabrée ou étoffée, un maigre article de l’Associated Press, qui passe outre la joute politique brutale et hautement significative à laquelle se sont livrés les huit partis de la Generalitat de Catalunya, l‘organisation politique de la communauté autonome de Catalogne. Voici déjà quelques considérations supplémentaires qui se sont imposées lorsque j’étais de passage à Barcelone durant cette semaine où un peuple entier retenait son souffle.

Ce rêve Péquiste

La proposition initiale du parti au pouvoir Convergència i Unió (CiU) le 10 janvier a marqué le premier faux pas grave d’un parcours autrement exceptionnel et sans tache de ce plus récent mouvement indépendantiste catalan. La proposition laissait lourdement tomber que «Le Parlement de Catalogne [s’engageait] à déclarer la souveraineté démocratique du peuple de Catalogne», ce qui n’implique pas de demander son avis au peuple en question.

Les fédéralistes ont répliqué d’une vicieuse volée de flèches: l’affaire a été qualifiée de «gros travail ‘botché’» par le Parti des socialistes de Catalogne, de «délire» par le Parti de la citoyenneté, et d’«insulte au peuple catalan» par le Parti populaire (l’excroissance catalane du parti au pouvoir en Espagne). Alors que l’allié indépendantiste Gauche républicaine de Catalogne promettait de «réviser le langage» de la déclaration, la trombe médiatique ne tarissait pas, et les Catalans attendaient dans l’angoisse de voir échouer le premier acte officiel de leur gouvernement vers la création d’un nouvel état européen.

CiU y est allé un peu fort. Il a risqué de perdre l’appui d’un public qui semblait jusque-là satisfait du travail de ses élus pour la cause nationale. La bourde est d’autant plus énorme que CiU est justement poussé par l’élan populaire, celui qui avait mené aux 117 référendums informels dans les villages catalans (où les votes pour une Catalogne libre avaient parfois atteint les 96%) et qui s’était poursuivi par la manif monstre du 11 septembre 2012, où plus de 1.5 millions de manifestants (sur 7.5 millions de citoyens catalans!) avaient pacifiquement assiégé Barcelone. Avant le grand jour, le président de la Catalogne et chef de CiU Artur Mas avait tenté en vain de demander plutôt une manifestation pour l’autodétermination, un terme moins fort que «souverainisme» et «indépendance». Il s’est rapidement aperçu qu’on ne dévie pas si facilement une déferlante de millions de citoyens, et l’inverse s’est produit: CiU est (re)devenu résolument indépendantiste suite à la grande manif. L’événement est devenu un véritable référendum d’initiative populaire – ce rêve péquiste! – d’autant plus grandiose qu’il n’a pas été convoqué par l’autorité au pouvoir et qu’il s’est incarné par une marée inéluctable de drapeaux catalans flanqués de l’estalada (l’étoile blanche de l’indépendance). Ce gouvernement souverainiste est l’enfant du 11 septembre 2012. S’il compte se faire le champion de la cause nationale, il ne peut avancer d’un iota sans la volonté populaire, puisqu’il en est justement le produit.

Et les Catalans dans tout ça?

S’il avait suivi la vague au lieu de tenter de la devancer, le parti au pouvoir aurait plutôt proposé une déclaration d’autodétermination. C’est du moins ce que j’ai senti durant mon observation absolument non-statistique de la volonté populaire des Catalans. Selon Xavi, informaticien et grand voyageur, «ils auraient dû faire une déclaration d’autodétermination, ça aurait permis de demander ensuite au peuple ce qu’il veut vraiment» (C’est à peu près la troisième chose qu’il m’a dite, un peu après «Entre!» et «Je te sers un thé?». Ces Catalans évoquent leur lutte avec une attitude si décomplexée!) Même son de cloche du côté de Pere, travailleur social et militant politique local, qui craignait qu’une déclaration de souveraineté unilatérale n’alimente davantage l’intransigeance de Madrid. Cette intransigeance, Pere y a goûté lorsqu’il a été détenu chez lui durant une semaine par la police espagnole pour avoir dessiné un graffiti indépendantiste.

La Declaració de sobirania qui a finalement prévalu projette plus prudemment «initier le processus pour rendre effectif l’exercice du droit de décider afin que tous les citoyens et citoyennes de Catalogne puissent décider de leur futur politique et collectif». Une déclaration d’autodétermination, donc. Ainsi le coup a été rattrapé par les quatre partis résolument indépendantistes (mais divergeant sur tout le reste). Par le dialogue, ils se sont rapprochés de la volonté populaire.

De la Catalogne au Québec

Cette diversité politique et la  puissante mobilisation populaire sont sûrement les plus grandes forces de l’indépendantisme catalan. Et il se trouve qu’elles sont présentes au Québec; ils ne leur restent qu’à s’accorder. Pour suivre l’impulsion catalane, les quelques Option nationale, le Nouveau mouvement pour le Québec, le plus récent Génération nationale et les autres associations réellement souverainistes ont maintenant à se demander comment catalyser l’énergie populaire qui s’est éveillée durant le Printemps québécois.