Grammusons-nous
15 janvier 2013
Les mots de saison

Une amie de ma mère me racontait il y a quelques années que, dans sa jeunesse passée à Étretat, ses amis et elle avaient plus d’une fois retiré la lettre Q de l’enseigne du restaurant La Coquille, qui sert tout spécialement des huîtres. C’est bon? Vous avez compris? Dans un journal, on appellerait justement ça une coquille. Ce genre de facéties langagières ne fait pas défaut à la langue française, qui en compte beaucoup.
Christian Moncelet, poète insolite, écrivain et universitaire, publie chez Chiflet une Grammaire parallèle, dans laquelle il tente de faire rire de notre grammaire étriquée. Le professeur, qui «ne fai[t] plus que des livres de vieux», joue avec les mots et la langue depuis longtemps, comme dans les «insolivres» qu’il compose, alliant fantaisie et poésie. Un rapide coup d’œil au livre aux allures de manuel d’écolier nous renseigne sur la teneur du propos. On retrouve notamment des citations, comme celle-ci de Philippe Geluck: «L’inventeur de la cédille s’appelait Groçon. Il n’aimait pas son nom.»
Page après page, Christian Moncelet égrène les lettres et les mots, citant Victor Hugo, Bernard Pivot, Daniel Pennac et les autres, attirant notre attention sur ces particularités du langage qui nous échappe(nt). Un peu plus loin, on se rend compte de l’étendue du travail qu’il a dû fournir, sans pour autant douter qu’il s’est plu à le faire. Un nombre impressionnant de néologismes farfelus viennent habiller une grammaire mise à nu. Atypographe, orthogreffe, kilogrammaire, autant de mots qui nous laissent pantois. On apprend entre «MRKRPXZKRMTFRZ», hadockisme onomatopéique consonantique, et «Jean Nayrien Nafoutre de Sayquonlat», apparemment un journaliste de Charlie Hebdo, qu’Aristophane de son temps s’amusait à créer des mots à rallonge, comme dans L’Assemblée des Femmes, où il a choisi de désigner un mets par un mot de pas moins de cent quatre-vingt-deux signes qu’il me plairait de vous rendre n’eût-il pas fallu que je le copiasse lettre par lettre. En grec.
Comme j’avance dans ma lecture, je me prends à rire tout haut. Juste après Saint-Pisse-qu’en-Coin, dans une contrée reculée du Québec, c’est en Belgique, à Foufnie-les-Berdouilles, que j’éclate. Deux exemples parmi tant d’autres pour illustrer la remarquable capacité des locuteurs d’une langue à jouer avec celle-ci. D’ailleurs, pour ceux qui ne le savent pas, Tataouine-les-Bains existe bel et bien; c’est une ville du Sud de la Tunisie. Sans déconner.
Sur une note moins réjouissante, on peut lire: «Le congé de paternité ne se conjugue pas au féminin.» Je vous laisserais bien deviner, mais l’explication demande quelques pirouettes syntaxiques. Cette phrase accompagne un texte au sujet d’une femme dont la compagne s’est vue refuser un congé de paternité. Il faut là reconnaître l’habileté de l’auteur, qui a dû en faire sourire plus d’un.
Ces lectures rafraîchissantes posent tout de même quelques questions qui peuvent nous toucher plus ou moins profondément. Nous qui cherchons toujours bien faire, à bien dire, nous oublions que la langue que nous parlons est nôtre. On nous a appris, que dis-je, on nous a martelé qu’il ne fallait pas faire de «fautes», quand on aurait dû nous enseigner que la langue se déguste, s’apprécie, se joue, et qu’on n’a pas besoin de savoir l’écrire pour la maîtriser. Cette semaine, objectif: faire le plus de zeugmes possibles.