Les sociétés se divisent en deux : d’une part, les partisans d’un politiquement correcte qui, comme l’autruche, s’enterre la tête dans le sable jusqu’à s’asphyxier ; d’autre part, les réactionnaires qui se targuent de parler de « tabous », mais qui ne font que banaliser des idées et des non-sens autrefois source de honte.
« Je ne suis pas raciste, mais… »
La paix sociale
A l’écart de la tourmente européenne, le Canada semble être un modèle de paix sociale tant la question de l’immigration est peu présente sur la place publique. Ayant interrogé plusieurs canadiens sur le sujet, une phrase revenait systématiquement : « mais nous sommes un pays d’immigration par nature ». Comme une réplique humaniste au non-sens total de son homologue européenne. Faisant mine d’être scandalisé, l’air de dire que le pays ne serait pas concerné par cette question, le Canada serait dans une catégorie à part. Il y a une part de vérité, le Canada ne peut être traité comme ces vieux pays européens qui ont élaboré au fil des siècles un sentiment identitaire très fort. Les nations européennes ne savent pas toujours mettre des mots dessus, car c’est de l’ordre du ressenti. Elles ne savent pas forcément qui elles sont, mais n’ont aucune hésitation à dire ce qui fait qu’un « barbare » en est un.
Le Canada abhorre ce genre de raisonnement, car ce serait en contradiction totale avec son interprétation de son histoire. Alors le Canada est-il fondamentalement différent de la vieille Europe, ou en est-il simplement à une étape plus précoce d’un même processus ?
Une terre d’accueil
Peut-être pas. Il est probable que l’immigration devienne un sujet de plus en plus saillant dans le débat public, car il existe un vrai déséquilibre et une certaine injustice structurelle, et parce que la viabilité du multiculturalisme est fortement remise en cause. Une terre qui dit d’elle-même qu’elle est une terre d’accueil par nature, devrait offrir les mêmes opportunités à tous. Or ce n’est pas toujours le cas.
Le Délit s’est entretenu avec quatre personnes ayant quitté l’Afrique Sub-Saharienne pour venir s’installer à Montréal. Certaines ont obtenu le statut d’exilés, d’autres ont fuit des guerres, des génocides, et des pays chroniquement instables. D’autres, enfin, sont parties faute d’opportunités. Toutes viennent de pays francophones.
F.M* a quitté la Côte d’Ivoire à 17 ans. Il commence par s’installer en France, y fait des études, et rentre sur le marché du travail. Sept ans après être arrivé, il part pour le Canada. « La France a été une vraie désillusion. J’ai vite compris que mon diplôme d’ingénieur ne m’aiderait pas beaucoup. Je me suis retrouvé à faire des jobs qui ne m’intéressaient pas et pour lesquels j’étais largement surqualifié. Et puis, avoir l’impression de toujours devoir justifier son droit d’être là, d’étudier, de travailler, ce n’est pas agréable ». Pourquoi le Canada ? « Ce pays avait une certaine réputation dans la communauté ivoirienne. Une réputation d’endroit où on me laisserait tranquille, et où j’aurais plus d’opportunités ». Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de sa vie ici, il sourit et se tait. Le Canada ne lui offrant pas plus d’opportunités à la hauteur de ses qualifications.
S.T est venue du Togo. « Toute mon enfance, j’ai été préparée à tout quitter pour aller étudier et vivre ailleurs ». Son baccalauréat en poche, elle part directement pour le Canada. « Je voulais éviter à tout prix la France. C’était en 1998; Il y avait beaucoup d’agitation autour de l’immigration, j’avais entendu qu’une église pleine de sans-papiers avait brûlé, alors non ». Elle choisi le Canada, sans pourtant l’idéaliser, le pays ne représentant rien de spacial a ses yeux. « mais j’avais la possibilité d’étudier à faible frais et en français. Et le passeport canadien me servirait sans doute à l’avenir ».
Elle s’installe à Gatineau, obtient son Bac en Administration des Affaires, et commence à travailler dans un centre d’appel. A l’époque, elle pensait repartir pour le Togo. Cela fait 14 ans qu’elle est installée, le Togo étant toujours aussi instable elle ne s’y sentirait pas en sécurité. Elle travaille désormais dans un autre centre d’appel, à Montréal cette fois. Elle a obtenu la citoyenneté, et se considère désormais comme Québécoise.
Elle est contente de sa nouvelle vie, mais peint une fresque sombre de son expérience ici. « Pendant mes études, il y avait une ségrégation claire entre les africains d’un côté, et les Canadiens de l’autre. Ca m’a beaucoup surprise. Puis, mon premier job était dans un immense centre d’appel, et c’était flagrant que tous les opérateurs étaient immigrés, et tous les superviseurs étaient blancs. Lorsqu’une canadienne était embauchée pour faire le même job que moi, elle pouvait être promue au bout de 6 mois. Tandis que nous, nous ne bougions pas. Mon superviseur était souvent surpris de voir que j’étais capable de faire des choses plus complexes, alors que ca lui semblait normal pour un Canadien blanc. Mais au fur et à mesure des années, ça semblait s’améliorer, lentement. ». Installée au Canada depuis 14 ans, elle dit n’avoir eu qu’un seul emploi à la mesure de sa formation, qui dura un an. « Je crois que la différence de culture affecte notre capacité à nous faire des réseaux, et c’est cela qui nous pénalise ».
E.K est arrivé du Mali. Il se considère comme exilé. « Je n’avais pas vraiment d’attentes. Je voulais juste trouver la paix. » Cela fait 10 ans qu’il passe d’un petit job à un autre, principalement dans la restauration. Impossible de savoir si son large sourire cache une frustration profonde ou une sérénité réelle. « Avant mon départ, j’avais entendu beaucoup de mauvaises choses sur la France. Mon père me disait d’y aller, mais mon frère qui y habitait me disait d’éviter. Je ne sais pas ce qui était vrai, mais le Canada me semblait être une option plus neutre. Je suis content de mon choix ». Comme S.S, il ne tient pas le Canada pour responsable de sa précarité chronique, du moins pas ouvertement. « Oui, il y a parfois des réactions bizarres, surtout chez les personnes âgées. Mais je sais que je viens d’ailleurs, et que ca peut déranger. Et je ne sais pas si mon pays traite mieux les étrangers… ».
Ce qui a de commun
Ces quatre témoins ont des points communs : ils sont venus pour des raisons pratiques et par opposition à la France. Ils répètent qu’ils n’ont jamais été victimes de discrimination de la part d’individus, que personne n’a jamais voulu les humilier. Mais certains murmurent que ce processus est en réalité une lame de fond dans la société. « Ils ne sont pas racistes, mais pourquoi sont-ils sincèrement surpris de voir qu’un blanc et un noir avec le même diplôme ont les mêmes capacités ? »
Quant à leur réaction à la phrase surannée « mais nous sommes un pays d’immigration par nature », elle est sans pitié. Tous parlent du sentiment permanent de devoir sans cesse justifier qui ils sont, et pourquoi ils sont là, bien que cela s’estompe lentement avec le temps. Le passeport ne change pas grande chose à leur statut social, et certains parlent parfois du Canada comme une prison de verre. C’est-à-dire que géographiquement parlant c’est un enfermement. Une fois entrés, la précarité professionnelle interdit à certains de s’acheter un billet d’avion pour retourner au pays. F.M a quitté la Côte d’Ivoire à 17 ans et n’a pas pu y retourner pendant 10 ans, faute de moyens.
Le Canada a su anticiper relativement tôt que la capacité d’accueil de sa population serrait aussi importante que ses besoins économiques quand il s’agissait de définir sa politique en matière d’immigration.
Le Canada et Europe diffèrent en bien des points, menant à penser que lorsque ce débat émergera ici, il ne donnera pas lieu à la même violence qu’en France ou en Angleterre, par exemple. L’Europe n’avait pas anticipé l’impact social des vagues d’immigration successives pendant l’après-guerre. Elle avait besoin de main-d’œuvre à court terme, mais n’avait pas compris que l’immigration a des conséquences à long terme. Très tôt, le Canada a adopté une politique migratoire stricte, s’assurant qu’il avait l’infrastructure et les moyens d’accueillir. De plus, il n’y a pas ce rapport d’ex-colonisateur à ex-colonisé qui existe en Europe et qui complique le débat.
Enfin, les nations européennes vivent une crise identitaire depuis qu’elles ne dominent plus le monde. Dans une quête sans fin, elles cherchent à définir ce qui fait qu’on est Anglais, Italien, Espagnol, Français ou Allemand. Savoir qu’on est une nation y est un concept très important, que personne n’a encore su rendre inclusif. Le Canada n’a pas ce même besoin. Il est allergique à des mots comme «nationalisme» ou «patrie», à moins qu’on ne parle du Québec. Être Canadien est une idée plus abstraite, qui n’est pas lié à une culture ou une religion par exemple. Mais au-dessus de tout, le Canada a su anticiper relativement tôt que la capacité d’accueil de sa population était aussi importante que ses besoins économiques quand il s’agissait de définir sa politique migratoire. Cela le sauvera de bien des maux. ξ




