Lack of sleep
30 octobre 2012
Le Délit a suivi le lancement de wøøds, le premier album du groupe Lackofsleep.

L’axe rock indé

«Paperwolf» dévoile d’emblée la tangente rock indé de Lackofsleep. La chanson débute le premier album du groupe: Wøøds. Ses arrangements et son énergie contagieuse attirent autant l’oreille du mélomane que celle de l’amateur et ne sont pas sans rappeler la vigueur d’Arcade Fire. La ressemblance n’est pas si surprenante d’ailleurs, puisque Ryan Morey a travaillé à la postproduction de ces deux projets québécois.

Vient ensuite «mother/son/ghost», la plus vieille création du quintet. Bien que travail et sueur soient perceptibles dans la construction de la pièce, l’auditeur ne s’y attache pas trop pour une raison inconnue. Le tempo est intéressant, les arrangements musicaux aussi, mais il y a quelque chose qui cloche.

Puis, avec «youth anthem» et «bullet», l’envie de bouger revient. Décidément accrocheurs, les morceaux retrouvent l’esprit et la justesse de leur alliage rock et alternatif. «We never felt home and safe» et la voix rauque du chanteur résonne dans la tête après quelques écoutes seulement.

L’axe vaporeux

Malheureusement, la suite se complique. «polar switch», «morning dress», «goodnight gunfight», «at mt nibiru» réalisent un changement de ton peu bénéfique. D’un autre côté, ces pièces permettent au groupe d’exploiter son large registre. En réalité, c’est l’intention qu’on décèle. Le passage à l’alternatif, bien en vue ces temps-ci avec les Karkwa, Watson et compagnie, aurait pour but d’exposer les talents divers des musiciens. Cependant, les balades nostalgiques pourraient faire basculer le groupe dans des eaux que celui-ci pourrait très bien laisser à d’autres. Les douces mélodies de clavier n’apportent rien au projet Lackofsleep.

Bref, Lackofsleep offre un album cohérent, certes, dont le tempo descend de chanson en chanson, mais il aurait été nettement plus avantageux pour le groupe de s’en tenir à des rythmes britpop enflammés.

 

Le groupe présentait son album vendredi au Divan Orange 

Le comparé et le comparant ne partagent peut-être pas un nombre si élevé de caractéristiques dans cette analogie, n’empêche que le spectacle de Lackofsleep aurait pu être de Patrick et Les Brutes dans son usage de l’espace scénique. Certes, dans ce groupe français aux allures provocantes, le chanteur est mis en lumière par le contraste créé avec les musiciens de son groupe; et c’était précisément le cas le 26 octobre pour le lancement de l’album wøøds.

Charles L., fébrile, donnait toute sa verve sur scène. Replaçant la plupart du temps son chapeau, adressant des paroles peu assurées au public, il se démenait pour offrir un spectacle digne de ce nom aux parents, amis et fans récents du groupe. Le chanteur se nourrissait des encouragements de la foule, tapait des mains et surtout, chantait dans ce qui fait la particularité du groupe: un mégaphone. En effet, par moments, il prenait l’objet, décoré d’une fleur, pour y énoncer les paroles de ses chansons. Le résultat, il faut l’avouer, est fort impressionnant et donne un fini particulier. Bref, une vraie bête de scène s’est présentée cette journée-là.

Cependant, Félix B., Andy B. et Charles-Emmanuel, ainsi que Didier B., ont tous donné une prestation peu sentie. En vérité, guitariste, claviériste et batteur se sont montrés en spectacle sans y participer de toute leur âme. Ils échangeaient de temps à autre des regards complices, mais aucun lien n’a été fait avec la foule. Cela déçoit, particulièrement car la force du groupe réside dans le dynamisme de sa musique, la ténacité de son caractère. Ils semblaient être absorbés par leur instrument, vouloir exécuter leur prestation avec une technique irréprochable, au détriment de l’attraction viscérale, voire pulsionnelle, que pourrait créer leur musique.Un peu dans la même direction, il est décevant de constater que le groupe a tout simplement joué son album du début à la fin, sans arrangements musicaux supplémentaires ni effets de style. C’est pourquoi, d’ailleurs, la foule s’est retrouvée un peu pantoise après 30 minutes lorsque le spectacle s’est terminé. Alors que tous, musiciens et spectateurs, commençaient à prendre du rythme et à se laisser emporter par les notes, la soirée semblait prendre fin à une heure précoce. Bien entendu, un rappel a été demandé. Et la foule, encore, s’est fait servir un amuse-gueule, pas mauvais du tout, mais beaucoup trop maigre pour la rassasier.

Aussi, la mise en scène et le jeu des lumières étaient limités. Il y avait tentative de faire un rappel au titre de l’album par une peinture de cerf au fond. Pour le reste, seul une lampe et un tronc d’arbre décoraient le tout. Il aurait aussi été possible de dire «jonchaient», parce que la disposition aussi avait des airs douteux.

Cependant, et il faut le mentionner, la troupe possède du talent. Tout au long du spectacle, il était évident que les membres avaient du plaisir à jouer leurs compositions et à voir leur bébé enfin sur les tablettes. Du groove, il y en a eu, mais trop peu, malheureusement. Toutefois, comme les aptitudes augmentent les attentes, l’auditeur en veut davantage. Un peu plus rock, un peu moins nerveux, un peu plus long aurait augmenté considérablement la qualité du produit. Ce genre de considération, au reste, sait distinguer les hommes des garçons, les groupes en vogue et ceux qui ne lèveront jamais. Et il est important de les garder en tête. Surtout lors d’un lancement.

 

Rencontre

Les membres du groupe placent leur équipement sur les planches alors que je fais mon entrée au Divan Orange. Je discute avec la jolie attachée de presse. Elle me dit que les gars sont un peu en retard et que je devrai faire l’entrevue pendant qu’ils peaufinent leur installation. Pas de problème. J’attrape une bière au passage et vais discuter avec le chanteur, Charles L., et le batteur, Didier B.

Tout commence pour eux en 2010. Par le hasard des choses, cinq musiciens bourrés de talent se retrouvent à partager des moments de dérapage musical. Par hasard, certes, mais Sherbrooke a quelque chose à voir avec cette rencontre prolifique. Car, bien que tous les membres du groupe ne soient pas originaires de la ville, ils partagent collectivement un amour pour cette dernière, ainsi que pour sa scène musicale. À leurs débuts, leur brio et leurs efforts font du groupe un incontournable de La Reine des Cantons de l’Est, où ils se produisent régulièrement. Ils performent au bar Le Tapageur, au Théâtre Granada et au Téléphone Rouge. Le résultat: un noyau dur de fans, dont l’amour pour le band est sans bornes.

Bref, ça clique entre les membres du groupe, mais, encore plus important, avec le public. Les idées que Charles avait en tête germent et un projet de plus en plus sérieux prend forme. En 2011, ils savent qu’ils tiennent dans leurs mains quelque chose de prometteur. Sans prendre de décision ou délibérer sur le sujet, ils décident de persévérer dans cette aventure et de jouer, et de jouer encore, puisque c’est ce pour quoi ils vivent désormais.La consécration favorisera une implication plus importante dans le collectif. En fait, Lackofsleep gagne le concours Sherbrooklyn 2011 et sa bourse de 10 000 dollars.. À partir de là, le groupe passe à une autre étape. Il n’est plus seulement un band de garage, mais un espoir prometteur de la scène émergente montréalaise. Une attention médiatique notable se pose sur eux. Radio-Canada, Bande à part, Pop Montréal et patati et patata. Ils investissent la totalité de la somme gagnée dans leur camionnette de tournée et leur premier album: wøøds. La décision s’est prise facilement. Tous étaient d’accord pour «parier sur l’avenir», le leur, celui de Lackofsleep.

Depuis, on les associe beaucoup à We Are Wolfe. Du moins, c’est ce que me disent certains membres du groupe, alors que d’autres s’affairent plus loin. Puis, une réponse sort de nul part. Entre synthétiseur, clavier et piano, Charles-Emmanuel dit une niaiserie. Ils blaguent et c’est évident que leur dernier opus les fait sourire à belles dents. Tout leur travail se cristallise sous une ravissante couverture. Ils sont heureux d’avoir à partir de maintenant une carte de visite à présenter aux label, aux producteurs et autres grands décideurs du showbiz québécois. Maintenant que cet objectif est accompli, ils espèrent faire la tournée du Québec pour montrer au monde ce dont ils sont capables et se faire connaître. En espérant que leur fourgonnette tiendra le coup et ne leur sucera pas tout leur argent en essence. Car cela priverait plusieurs de la chance de voir un band qui a de l’avenir. Et il s’appelle Lackofsleep.