Cristallisation d’un premier amour
27 mars 2012
Premier amour, adaptation théâtrale réussie de la nouvelle de Samuel Beckett.

«C’est dans cette étable, pleine de bouses sèches et creuses qui s’affaissaient avec un soupir quand j’y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j›avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour».

L’amour, le premier, le seul. Voilà le sentiment que cet homme déclassé rencontre sur un banc, sur son banc. Le banc, symbole de sa solitude, sur lequel s’assied un soir Lulu, femme de petite vertu. Elle l’ennuie, elle ose lui voler son temps et son siège, il ne peut plus s’allonger comme auparavant. Il la prie donc de venir moins souvent, voire de ne jamais plus revenir. Mais à son grand malheur «l’amour, cela ne se commande pas».

Cette rencontre entre le vagabond anonyme, ayant récemment perdu son père et son foyer, et cette prostituée qui l’initiera aux mystères de l’amour, constitue la trame de la nouvelle de Samuel Beckett Premier amour rédigée en 1946 et publiée en 1970.

Cette œuvre, l’une des premières que l’auteur irlandais a écrites en français, aborde, par une narration à la première personne, des thèmes universels tels que l’amour et la mort qui amènent ce solitaire à s’interroger sur l’Autre et sur cet «affreux nom d’amour».

Comment aimer et surtout comment accepter les dangers auxquels autrui nous expose et auxquels Lulu va l’exposer ?

C’est à travers ce monologue que Roch Aubert interprète ce hors-la-vie qui relate avec innocence et étonnement son histoire. Un premier-né de l’amour qui cherche à comprendre comment et surtout pourquoi lui.

Une aventure amoureuse attendrissante qui retranscrit la naïveté des premières fois. Une naïveté renforcée par l’utilisation du «je» qui prend directement le spectateur à témoin et le place dans le rôle du confident.

Une confession intime et intimiste que Roch Aubert conte de façon cynique quoique touchante. Un discours dont la tendresse est renforcée par un léger zézaiement de la part du comédien fait de ce marginal un personnage attachant.

Le personnage est d’autant plus émouvant que son récit renferme un désespoir d’une profonde noirceur, qui rivalise avec une puissance comique lui permettant d’amoindrir son fardeau de doutes et de questions, de le supporter et de ne pas y succomber.

L’aventure est dépeinte avec succès et sobriété et la poésie est appuyée par un décor minimaliste fait d’une simple chaise en bois et d’ampoules posées à même le sol qui produisent un éclairage doux et subtile qui renforcent la portée des mots.

Une mise en scène dirigée par Jean-Marie Papapietro anime le Théâtre de Fortune depuis 2000, et qui offre au final une adaptation amplement réussie de l’œuvre de Beckett.