La gare d’Haydarpasa en danger
20 mars 2012
Entrevue avec Michael Werbowski, journaliste et coopérant pour Watch 2012.

Cette histoire se déroule en Turquie et a commencée en 2007 lorsque Michael Werbowski s’est rendu à Istanbul pour couvrir les élections présidentielles. Le hasard a fait qu’il est tombé sous le charme de la gare de Haydarpasa, alors soumise à la privatisation du réseau ferroviaire national lorsque le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a été reconduit au pouvoir.

Gracieusité de World Monuments Fund

Quelques années plus tard, la transformation ambitieuse de la gare en un «centre culturel et commercial» a été annoncée, ce qui laissait sous-entendre un arrêt du trafic ferroviaire pendant au moins deux ans. En plus de cette déclaration floue qui laissait entrevoir une métamorphose totale d’un lieu culturellement et historiquement riche, le ministère de la Privatisation, et non celui de la Culture, est désormais en charge de cette gare inaugurée en 1908 par Atatürk.

Monsieur Werbowski se considère donc comme un activiste, ou plus précisément un défenseur du patrimoine mondial. En effet, ses expériences passées, notamment au Casino de la Selva et au barrage au Belize qui présentaient ce même genre de problème, c’est à dire celui de la préservation du patrimoine, lui confèrent une certaine légitimité et expertise dans ce domaine. En ce qui concerne la gare d’Haydarpasa, il estime que la privatisation du bâtiment et tout d’abord sa potentielle fermeture serait «unilatérale et tout sauf transparente». Autrement dit, ce serait porter atteinte à l’espace public et au bon fonctionnement d’un «moyen de transport fiable et économiquement soutenable» que de détruire cette bâtisse qu’il compare à un «bijou architectural».

Médiatiquement peu couvert, le cas Haydarpasa a pris de l’ampleur lorsqu’un incendie soudain a brûlé le quatrième étage et le toit de l’édifice le 28 novembre 2010. Les causes, encore mal définies, viendraient d’un court-circuit au sein de la gare. Cependant, l’hypothèse d’un incendie volontaire qui viserait à détruire le bâtiment pour pouvoir ensuite le détruire ne peut être écartée lorsque l’on sait que beaucoup d’argent est en jeu dans cette affaire. Selon monsieur Werbowski, il est primordial de restaurer le toit le plus vite possible pour éviter une dégradation progressive de l’édifice et donner aux autorités un argument valide concernant la construction de tout autre bâtisse à la place d’une gare pleine d’histoire.

Tout ceci nous amène donc en 2012, année critique pour monsieur Werbowski et les personnes qui le soutiennent, car la gare vient être placée sur la «Watchlist» de l’organisation non gouvernementale World Monuments Fund qui s’est intéressée au cas suite à l’incendie de 2010. Leur rôle serait principalement de financer la restauration du toit car il est difficile de faire confiance aux autorités turques dans une histoire potentiellement exposée à des conflits d’intérêts et à la corruption. Cependant, il est certain que la WMF ne pourra imposer quoique ce soit au gouvernement. Il revient au peuple turc de décider du sort de son patrimoine historique.

Dans les mois à venir, une conférence sera donc organisée à Istanbul avec des représentants de la WMF, Michael Werbowski, ses collaborateurs et les autorités turques. Pour monsieur Werbowski, l’idéal serait que le bâtiment soit réparé et qu’il puisse poursuivre sa fonction historique, c’est à dire servir le peuple turc et notamment les nombreux étudiants qui transitent par cette gare. Cela dit, rien n’est moins sûr. Le risque que la gare soit définitivement fermée puis transformée en un «centre commercial et culturel» onéreux et donc visant à faire du profit, reste omniprésent.

Sur un plan plus large, Haydarpasa soulève le problème de la préservation de l’espace public et du patrimoine mondial. Ce n’est pas un hasard si des journalistes tels que Michael Werbowski ou une ONG américaine s’intéressent à ce cas. C’est simplement car de tels bijoux architecturaux définissent et donnent une identité à une nation toute entière. Leur disparition entraîne non seulement une externalité négative pour tout un peuple qui ne peut plus en profiter, mais remplit aussi souvent les poches de compagnies cherchant simplement à faire du profit. Haydarpasa est donc un cas parmi tant d’autres mais le négliger serait porter atteinte à ce que nos ancêtres nous ont légué et de manière plus pragmatique, à une gare qui rend quotidiennement service à des millions de personnes telles que vous et moi.