All men are islands
6 mars 2012
L’île Maurice fêtera bientôt ses quarante-quatre ans d’indépendance.

Le disque rayé va bientôt ressortir: sornettes hagiographiques sur le Père de la Nation, grands débats de collégiens sur le mauricianisme, toits patriotes arboreront le quadricolore flottant au vent. Être mauricien, vaste programme. Où est la différence face à un Japonais ou un Marocain? Quels sont les liens partagés avec quelques milliers de compatriotes? Deux points communs résistent aux ratures et aux hésitations, le métissage et l’insularité sont les deux mots-clefs de cette identité.

Le métissage est une idée à la mode depuis les années 80 du côté français, des pubs audacieuses de Benetton aux chansons sirupeuses de Yannick Noah. On peut ajouter les danseuses brésiliennes, les surfeurs jamaïcains,  Barack Obama et Shakira, le concept a presque une connotation érotique. La réalité mauricienne est avant tout historique: nobliaux normands, esclaves mozambicains et malgaches, artisans tamouls, commerçants gujaratis, matelots bretons, engagés bhojpuris, pour ne citer que les archétypes de la population mauricienne. Aujourd’hui, cela donne une société compartimentée où cinq communautés officielles se tolèrent plus ou moins. Beau paradoxe, le métissage est partout, narguant en silence le communalisme. Langue, cuisine, religion… Bhojpuri teinté de kréol, kréol francisé, cassoulet au safran, Vierge Marie dans les oratoires tamouls, l’énumération peut être longue. Catapulté à Montréal pour mes études, je découvre des rues où se mêlent joual, français anglicisé et anglais yiddishisé. La créolité est aussi Montréalaise.

Être insulaire, c’est le sentiment partagé par 1,2 million de Mauriciens se bousculant sur 1 860 kilomètres carrés. Rares sont les transats, les chemises à fleurs et les sex on the beach. L’insularité commence quand l’esprit s’y sent à l’étroit et qu’il prend vite la mesure du territoire. On s’y épie et on s’y ennuie. Il y a le souvenir romanesque d’un passé entre château du gouverneur et champs de cannes. Et les promesses scintillantes d’un futur entre centres d’appels et discothèques. Les touristes qui viennent de si loin pour vivre leurs fantasmes exotiques ignorent qu’au quotidien la mer est une geôlière et le soleil un bourreau. La condition insulaire est une gueule de bois permanente. Heureux qui comme Icare a pu faire un bel envol. À Montréal, l’air est léger et les rues sont larges. Tout semble grand le jour et lumineux la nuit. Et pourtant, la ville s’étale sur une île, on y rêve de Paris et de New York, dans ce Québec d’Amérique et de France, d’octobre et d’espérance. Et même le compositeur Félix Leclerc regardait la lointaine Saskatchewan comme une Golconde magnétique. L’insularité est aussi montréalaise.

Albert Cohen a rendu éternelle Corfou, île lilliputienne et ennuyeuse. Pour noyer son ennui, le fou Mangeclous a créé un monde où il est Pair à la Chambre des Lords, et où la Reine d’Angleterre est amoureuse de lui. Lorsqu’il atterrit à Londres, il se heurte aux grilles de Buckingham Palace. Sans couronne ni blason, il aurait peut-être trouvé son bonheur entre la rue Jean-Talon et le Chemin de la Côte-des-Neiges.