Quand l’idée dépasse le récit
31 janvier 2012
Dans nos vies hyperactives et sous pression, dans nos esprits toujours très occupés, dans notre imaginaire précipité, trois secondes constituent un laps de temps auquel nous avons tendance à n’accorder que très peu d’importance.

Il serait d’ailleurs sûrement bien délicat pour la majorité d’entre nous d’imaginer tout ce qui peut réellement se passer en si peu de temps. Quant à imaginer qu’une histoire toute entière pourrait se dérouler en une si courte durée, cela semble pour le moins farfelu, voire simplement irréalisable.

Gracieuseté des Éditions Delcourt
Fidèle à son habitude de jouer avec les limites de la bande dessinée, c’est Marc-Antoine Mathieu qui a relevé récemment ce défi dans l’album Trois Secondes (Delcourt), offrant un aperçu de l’immensité des possibles contenu dans un si court instant. «Trois secondes, le temps pour la lumière de parcourir 900 000 kilomètres, le temps pour une balle de revolver de couvrir un kilomètre. Le temps d’une respiration. Le temps d’une larme, d’une explosion, d’un sms.»

Pour nous rappeler que chaque instant a son impact sur la vie et nous pousser à être attentif aux détails (et peut-être pour nous mystifier un peu?), l’auteur français a ainsi imaginé un récit qui se déroule de reflets en reflets, tel un zoom graphique sans fin, précisément dans cet espace-temps limité, prouvant ainsi la faisabilité du projet. En une soixantaine de pages à l’organisation identique (neuf cases en noir et blanc par page qui mettent en scène des images de plus en plus détaillées, zoomées), l’énigme muette Trois Secondes présente divers personnages dont il appartient au lecteur de comprendre les actions et les relations à force d’observation attentive.

Défi époustouflant, fascinant –passons les adjectifs dont la presse s’est jusqu’ici délectée pour qualifier cet ouvrage–, cet album vient sans conteste d’une idée originale. Soumettre le lecteur à une foule de détails, le forcer à de multiples allers-retours entre des jeux de miroirs particulièrement réussis est en soi une excellente idée. Découper une énigme dans l’extrême détail, zoomer au ralenti jusqu’à la lune pour placer le lecteur dans la peau d’un inspecteur qui cherche un indice dans le reflet d’un reflet d’un reflet est sans conteste la confirmation que l’on peut encore faire preuve d’une immense imagination en art. Pour cela, bravo à Mathieu, qui semble ici être de la trempe des génies.

Ceci étant dit, au-delà de l’idée, que reste-t-il, concrètement, dans les pages que l’on feuillette, avide de comprendre une histoire pour le moins compliquée? Difficile à dire. Difficile de ne pas s’impatienter face à la complexité du récit: on aime travailler, certes, on aime réfléchir, certes, mais on apprécie moins fermer un livre en se demandant comment résumer son histoire… qu’on a en fait pas compris. Aux questions: «Qui est le destinataire de la balle? Quel scandale secoue la presse? Qui est dans l’avion?», il est difficile de répondre après une lecture légère, un peu désinvolte. Une deuxième, voire une troisième lecture s’impose pour saisir les subtilités d’un récit peut-être pris au piège dans son défi. Les lecteurs patients et avides de provocation apprécieront, enjoués par l’originalité d’un album qui ne peut pas laisser indifférent. Les autres se demanderont peut-être si nous ne sommes pas parfois un peu trop à l’affût d’une idée originale, oubliant sans doute de temps à autre ce qui fait aussi d’une histoire une bonne histoire: sa clarté.