Le Syndrome de Drapeau – Canto I
24 janvier 2012
En mai 2010, mon père m’a appelé. «T. est à Montréal, il rend visite à sa fille, il a pris ton adresse». Je n’aurais jamais pensé rencontrer T. ici, je ne savais même pas qu’il avait une fille à Westmount.

Cela faisait dix ans que je ne l’avais pas vu et j’avais même sans doute oublié son visage. Tout ce que je savais, c’est qu’il était un camarade de collège de mon père, et qu’il était connu dans le microcosme mauricien comme l’excentrique héritier d’une famille aristocratique hindoue, qui avait préféré le yoga aux affaires. Je redécouvris un personnage haut en couleur, mêlant malice sanskritique et gaillardise créole.

«On part tous pour un petit voyage cette semaine, Niagara, Toronto, Tousala… Juste deux ou trois jours. Tu sais bêta, tu fais partie de la famille, on t’emmène». Généreux T. Un vendredi après-midi j’embarque dans un 4×4 de location avec T., son épouse, sa fille, son gendre et son fils de dix ans. C’était l’occasion de sortir enfin de Montréal après une première année épuisante d’amphithéâtres bondés et de dortoirs empestant l’herbe.

Le périple commence mal. Nous manquons de rentrer illégalement aux USA car le GPS nous mène à Niagara New York, au lieu de nous conduire à Niagara Ontario. Une fois la route balisée, on commence un road movie pittoresque sur un long styx jalonné de Tim Horton’s. Premier arrêt: les chutes. Un lieu mythique imprimé sur tant de calendriers mauriciens, rêve et fantasme de tout Livingston du Nord. À cette première étape du voyage, c’est la fin d’un rêve, les chutes sont le dernier carré de nature d’un espace envahi par un parc d’attraction tentaculaire combinant nationalisme à fleur d’érable et consumérisme bien amerloque. T. peste, lui, après le temps: «Ayo mamao, il y a plus de vent que sur un bateau ici…»

Deuxième escale et noyau du voyage: Toronto. Le deuxième cercle de l’enfer. Tout semble gris. Les pancakes de l’hôtel sont fades. Chinatown ressemble à une ville de western. Les gens se bousculent à la parisienne. Un vendeur de camelote m’assaille chaque cinq minutes. Downtown Toronto est une caricature de New York. Leur Centre Eaton est à celui de Montréal ce qu’un oratoire calviniste est à une basilique baroque. Je n’arrive pas à savoir si la Tour CN est un bolet géant ou un mégalithe phallique. C’est dans ce grand tintamarre de stress et de klaxons que je retrouve une amie en stage dans la ville. «God, Toronto really sucks» conclut-elle après m’avoir fait une visite guidée de Gerrard Street.

Troisième escale: Ottawa. Le premier cercle du Purgatoire. Une capitale fédérale coquette et proprette. Les maisons et les magasins ont le charme de la ville de province normande où vit mon grand-père français. Un bon endroit pour passer sa retraite, en quelque sorte. Tout est propre. Et puis soudain, l’horreur! une araignée géante qui se dresse devant la cathédrale, comme pour vous rappeler que le Royaume des Cieux est encore loin.

(Fin et nuance au prochain épisode)