Récession
1 novembre 2011
En 2011, une seconde crise financière déferle sur les États-Unis d’Amérique et bouleverse la vie de bien des hommes.

En m’installant au volant de ma voiture, j’avais vraiment eu l’intention de me rendre chez moi, de prendre une douche avant d’affronter Michelle, ma femme, et de lui annoncer mon chômage tout récent. Les premières minutes, je m’étais efforcé de dénicher une façon adéquate d’aborder le sujet avec délicatesse, pour la rassurer quant à notre avenir et celui des enfants. Nous vivions au-dessus de nos moyens et il était inévitable que nous allions devoir modifier, voire perturber notre confort et notre quotidien. Toutefois, plus la distance qui me séparait du foyer rétrécissait, plus je réalisais que cette tâche de scénarisation était vaine.

Michelle savait déjà.

Je m’en voulais de ne pas y avoir songé plus tôt! Le père de Michelle, Monsieur Jacobs, avait certainement déjà vendu la mèche. Je l’entendais se délecter silencieusement des pleurs de sa fille, la serrer dans ses bras en lui promettant qu’il l’aiderait, qu’il savait que ce jour allait arriver, que je n’étais qu’un nègre qui n’avait pas sa place parmi les grands… Non, il n’oserait pas, du moins pas si les enfants étaient dans les parages. Évidemment que Jacobs était déjà informé de l’affaire! Il savait tout et scrutait à la loupe chacune de mes transactions, utilisait ses contacts pour vérifier mes performances et mes statistiques de profit.

Le jour qu’il attendait, depuis notre mariage à Michelle et moi, était enfin arrivé. Je rentrais donc à la maison, mais la peur de croiser mon beau-père et surtout la honte d’être devancé par cet homme fourbe qui me détruirait volontiers devant Michelle et les enfants me fit revoir mon itinéraire.

Je roule donc vers le Nord-Est de la ville. J’ignore pourquoi je me sens si attiré par cette destination. Il y a si longtemps. Nous sommes en novembre et la nuit est déjà presque installée. J’hésite à allumer mes phares, l’espèce d’invisibilité dans laquelle l’obscurité plonge ma voiture noire me fait du bien. J’ai l’impression de disparaître parmi les millions de New-Yorkais, les milliers de regards vicieux que j’imagine me foudroyer de toutes parts s’estompent et enfin je parviens à respirer.

J’accélère.

D’un doigt, je baisse entièrement ma fenêtre pour embrasser un maximum d’atmosphère. J’inspire tout mon soûl et l’euphorie gagne mon âme. J’oublie, pour un temps, toute cette galère. Mais comme la sensation de liberté s’estompe rapidement, je ressens à nouveau toute cette détresse me prendre d’assaut. J’accélère encore et j’abaisse une deuxième fenêtre, celle côté passager. Le vent automnal envahit aussitôt ma trachée, puis mes bronches. Bientôt, les deux autres embrasures sont béantes et laissent s’engouffrer de puissantes bourrasques froides qui chassent mes préoccupations, qui engourdissent mon être, qui font vaciller mes roues. Les mains qui tiennent solidement mon volant sont ankylosées par le froid. Tout va très vite.

Je débouche sur une artère familière, du moins me semble-t-il. Ma vitesse vertigineuse est freinée par mon étonnement. Je ralentis, instinctivement je remonte les fenêtres, car mon attention est si sollicitée par le nouveau décor qui se dessine que le froid devient vite insupportable. Le Bronx de ma jeunesse n’a rien à voir avec celui qui se dévoile peu à peu à moi.

Les rues et les trottoirs, autrefois jonchés de détritus, de poubelles et de carcasses, avaient été nettoyés et visiblement désinfectés. La nuit est tombée, mais j’aperçois quand même des enfants qui déambulent seuls ou en petits groupes. Les avenues principales sont maintenant éclairées et flanquées de commerces divers qui accordent au quartier le plus pauvre de la ville un aspect de quartier typique et branché. Des parcs ont remplacé les terrains vagues. Les façades vandalisées, tantôt tapissées de propos injurieux et d’images sordides sont devenues des galeries d’art urbain.

C’est à n’y rien comprendre. Je parcours, troublé, encore quelques mètres de la Bronxdale Avenue. Inconsciemment, je guette les traces de ce passé macabre, des guerres raciales qui ont marqué mon enfance et forgé mon caractère. Le J&D Snack apparaît à ma gauche, tel qu’il avait toujours été, misérable, mais réconfortant.

En moi surgit un sentiment confus de nostalgie, mais aussi de chaleur: je me revois attablé avec ma mère, chaque jeudi, pour déguster religieusement le meilleur repas de la semaine. Dès le lundi, je salivais en imaginant toute la somptuosité des repas du jour de paie. Je savoure mentalement le bouillon de bœuf épais, les légumes longtemps macérés et les nouilles trop cuites qui comblaient tant mes papilles à l’époque: j’en ai l’eau à la bouche. Les sushis, les filets mignons et les carrés d’agneau qui garnissent quotidiennement mon assiette me semblent fades et peu appétissants.

Tandis que je m’arrête quelques secondes pour admirer la façade de ce restaurant typique du quartier, j’envisage l’immense sourire de maman qui se délectait de me voir manger à ma faim. J’hésite. J’adorerais y retourner, je n’y ai pas mis les pieds depuis la mort de ma mère, mais l’appétit me manque, c’est terrible.

À droite, j’emprunte Morris Park Avenue, je me stationne, environ trois rues plus loin, et m’extirpe douloureusement de la voiture; mon corps affligé par la tension et le stress, je suppose.
Le trajet devient presque automatique, mes muscles et mes sens reconnaissent intuitivement chaque dénivellation de la rue et chaque passage dissimulé: le Bronx retrouve son visage d’autrefois.

Masque tombé, le vrai Bronx, sauvage et brut comme dans mes souvenirs, surgit davantage à chaque détour: un gang qui danse au son d’une musique lascive et dure à la fois, plus loin, quelques jeunes affaissés sur le sol et carrément ivres s’esclaffent grassement.

Les échos de mon passé deviennent de plus en plus assourdissants tandis que je m’engage, entre Matthew et Muliner, vers le terrain de basket, véritable temple de mon adolescence. Les paniers sont encore plus déplorables que lors de mon départ, quinze ans plus tôt, et la chaussée est parsemée de petits cratères qui nuisent certainement au jeu. Je reconnais les lignes éternellement effacées, les estrades de métal rouillé, vides, mes vieux copains qui m’accueillent chaleureusement. J’aurais dû être surpris de les retrouver presque tous là, comme avant, mais non. Je savoure plutôt l’étreinte de mes frères qui, silencieux, me sautent tour à tour au cou. Rapidement, ils retournent, sans prononcer un mot, à leur partie. Une envie irrésistible de les rejoindre m’envahit. Sean saute pour marquer et je distingue, effrayé, un trou qui déchire son flan, puis une cicatrice qui traverse l’échine de Robert qui le marque de près. Accablé par l’évidence, j’examine mes vieux amis: vêtements tâchés, membres disloqués ou abdomens éventrés, visages défigurés, beaucoup de petits trous, encore plus de bras bleuis. Je n’ose imaginer la suite. Je baisse les yeux avec dépit sur ma propre carcasse. Je retire ma chemise blanche griffée et laisse tomber sur le sol l’étoffe déchirée et marbrée de sang. Je m’élance sur le terrain, mon torse brille d’un éclat lugubre. Au même instant, Sean me passe la balle le regard inondé de tristesse.

Tout s’est passé très vite.