Une mère déchaînée
15 mars 2011
L’infanticide de Corinthe reprend vie au Théâtre Denise-Pelletier dans une mise en scène de Caroline Binet.

Pour la mythologie grecque, Médée est avant tout une femme trahie et répudiée, dont la fureur sera le moteur de sa vengeance. Bien qu’elle ait inspiré dramaturges et poètes dans diverses réécritures du mythe au cours des siècles, Euripide fut le premier à lui donner le visage de l’infanticide et ainsi accentuer la profondeur du sacrifice dans la tragédie.

Robert Etcheverry

Quand la pièce commence, l’histoire est déjà avancée, et l’aventure des Argonautes appartient au passé. Médée, qui vient d’être répudiée par Jason pour épouser la fille du roi Créon, se trouve dans le plus grand désespoir. On comprend par le biais d’une conversation entre la nourrice et le pédagogue que Médée est une femme capable de choses terribles dans sa fureur et que, comble du malheur, Créon compte la condamner à l’exil. Alors que Médée partage sa douleur avec les spectateurs par des cris gutturaux, arrive le chœur des Corinthiennes mettant fin au prologue. Le chœur, qui tout au long de la pièce sera présent pour la soutenir et la plaindre, opère ici une double fonction. En plus de multiplier le sens et l’émotion des personnages, il agit comme modèle d’identité de la femme, qui à l’époque n’avait aucun droit, solidaire dans l’épreuve que Médée traverse.

Après un début indolent, le rythme s’installe entre les répliques; le jeu des acteurs devient dynamique à l’arrivée sur scène de Créon, annonçant la terrible sentence. Cet élément vient précipiter l’action, et Médée ravagée laisse place à Médée vengeresse. Sans réfléchir inutilement, elle agit et parle de manière implacable, et révèle, au cours d’une scène d’agôn avec Jason, une nature vénéneuse, mais aussi courageuse; accusant, ne cachant rien de ses actes, alors que Jason esquive les propos et se réfugie dans des explications faussement morales et misogynes. L’ouragan essuyé, Médée met alors en place ses pions et exécute soigneusement ses plans avec une froide détermination.

Il est malheureusement regrettable que toute la force de la tragédie ne fût pas communiquée au public par l’actrice Violette Chauveau qui, sans que je remette son talent en doute, ne semble pas maîtriser la colère dans son répertoire d’émotions. Si elle n’avait ne serait-ce que modulé sa voix, elle aurait pu offrir une profondeur au personnage qui aurait ainsi provoqué un frisson de malaise chez le spectateur surprenant une scène intime et dramatique de la vie de Médée. La tragédie n’est pas à la portée de tous.

Mis à part cet élément, la pièce est admirablement mise en scène et fait preuve d’ingéniosité quand à l’effet visuel sur le spectateur. Les décors, d’une grande simplicité, évoquent la grandeur classique et froide de la civilisation hellénique, et les acteurs y contrastent par leurs costumes colorés. Le chœur des Corinthiennes évolue dans une chorégraphie minutieusement établie, reflétant la tragédie dans ses gestes mêmes, et donne un rythme à l’action par la polyphonie qu’il évoque. La parole, au lieu d’être à l’unisson, est morcelée, accentuant certaines idées et modulant le tout. Le chœur, qui traditionnellement n’est qu’une simple entité, laisse ici une place à l’individualité de celles qui le composent et donne un relief au drame. L’ensemble baigne dans des effets de lumières, d’ombres ou de fumée donnant à la scène une esthétique picturale.

La pièce se clôt sur le sacrifice de Médée qui, dépouillée de ses droits de citoyenne, de femme et de mère, pousse à l’extrême le raisonnement de justice de Jason et immole ses propres enfants après avoir tué Créon et sa fille. Jason se retrouve ainsi brisé, sans lignée, dépouillé lui aussi de ce qui lui était le plus cher. La représentation se termine de manière époustouflante par la métamorphose de la figure tragique de Médée victorieuse, portant ses enfants à l’autel des offrandes et disparaissant dans un nuage de fumée infernal, alors que sa voix résonne encore. Caroline Binet a fait preuve d’un excellent sens visuel et a su faire revivre la tragédie grecque dans sa mise en scène moderne d’un drame de la figure féminine.

 

 
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