Grand Perdu Sans repère
15 février 2011

J’ai récemment remarqué un sujet récurrent lors de différentes conversations avec des amis, qui, chaque fois, me laisse perplexe. Il s’agit d’une chose toute simple, une caractéristique dont certains d’entre nous sont dotés, et d’autres non. Cette variation au cœur de la population est tellement évidente que peu de gens, et moi le premier, se questionnent sur son origine jusqu’à ce que la curiosité me pousse à me poser cette question: Pourquoi certaines personnes n’ont aucun sens de l’orientation?

N’avez-vous personne dans votre entourage, si ce n’est le cas pour vous-même, qui montre le désarroi le plus complet lorsque vous lui indiquez les directions à suivre en termes de points cardinaux? Qui ne sait se rendre d’un point à un autre s’il ne possède une carte détaillée des directions à prendre? Cette différence de perception de l’orientation prend son origine dans les circuits même du cerveau.

En effet, il existe deux systèmes neurologiques entièrement différents nous permettant d’évoluer dans l’espace. Le premier, un système allocentrique, est indépendant de notre position dans notre environnement, alors que le deuxième, un système égocentrique, fait appel à notre position relative. Pour illustrer cette différence il suffit de comparer un chauffeur de bus à un chauffeur de taxi. Alors que le premier suit régulièrement le même trajet et ne fait appel qu’à la mémorisation d’une séquence précise de directions relatives et utilise donc un repérage égocentrique de navigation, le deuxième doit posséder une carte cognitive de la ville puisqu’il utilise à chaque fois un chemin différent pour se rendre d’un point aléatoire à un autre de la ville et utilise un repérage allocentrique de mémorisation spatiale.

Ce qu’il faut retenir de cet exemple est que, pour nous orienter, nous faisons appel à notre mémoire, et, plus encore, nous faisons appel à différents systèmes, mettant ainsi de côté toute représentation unitaire de la mémoire. Il faut savoir que le cortex pariétal est reconnu pour retenir les informations subjectives à l’individu alors que la région parahippocampale du cortex temporal est associée à la mémorisation de scènes d’un point de vue objectif. L’hippocampe intervient en réunissant les deux informations, créant une représentation mentale de l’espace. Une expérience par Ekstrom et ses collègues en 2003 effectuant des enregistrements de différentes régions cérébrales chez des sujets à qui l’on avait demandé de conduire un taxi virtuel les a amenés à la conclusion de l’existence de deux types de cellules nerveuses. Les premières, des cellules de «vue» unidirectionnelles se trouvant dans la région parahippocampale, sont activées lorsque le sujet se trouvait en un endroit selon un certain point de vue, alors que les deuxièmes, des cellules de «position» dans l’hippocampe, n’étaient activées qu’en fonction de la localisation de l’objectif  à atteindre indépendamment du point de vue du sujet.

Il existe donc une différence fondamentale entre naviguer d’un point à un autre –faire appel à la mémoire exécutive afin de coordonner une séquence de mouvements à droite ou à gauche et qui est à la portée de n’importe qui ayant une bonne mémoire– ou s’orienter avec un objectif à partir de repères allocentriques –faire usage essentiellement de notre hippocampe, qui fait lui-même appel à diverses régions du cerveau impliquées dans la mémoire, la planification et la prise de décision. Une étude de E. A. Maguire et ses collègues en 2006 a montré une corrélation positive entre le volume de matière grise de la partie postérieure de l’hippocampe et les années d’expérience d’un chauffeur de taxi. Réciproquement, une stimulation décrue de l’hippocampe peut atrophier celui-ci. La meilleure façon d’éviter ceci est bien sûr d’apprendre continuellement afin de se stimuler intellectuellement. Avec le vieillissement, qui commence dans la vingtaine pour le cerveau, les déficits sont inévitables. Moralité? Mettez votre GPS de côté autant que possible et faites travailler votre mémoire spatiale: c’est à prendre ou à perdre!