Clichés du désenchantement
8 février 2011
L’auteure Dominique Robert surprend et enchante par son premier roman Chambre d’amis, qui rend hommage à la photographie contemporaine.

Si de Chambre d’amis se dégageait une couleur, ce serait le gris, celui qui teinte Montréal en hiver, celui d’une amertume dans laquelle on se complaît. Inspiré de la photographie, le premier roman de Dominique Robert superpose de courtes nouvelles qui plus tard s’enchaînent, présentant des personnages qui ont en commun la fréquentation d’un bar interlope, le Night, et dont les chemins se croisent.

Gordon Matta-Clark / Gracieuseté des Éditions Les Herbes rouges
On retrouve notamment Fanny, une éternelle étudiante aussi rêveuse que désabusée, Minh, une prostituée qui tente de fuir une mère alcoolique, «Jaguar» son client qui subit un AVC suite à une séance de sado-masochisme, John, l’avocat de «Jaguar» et sa femme Allison, Félix et Suzanne, un couple d’Outremontais en instance de divorce, Daniel, un traducteur effrayé par la fin de sa jeunesse, Francis, l’étudiant et amant d’Isa qui est elle-même une amie de Juliette, la photographe qui réalise un portrait de tous ces personnages ou saisit en images quelques scènes qui décrivent la banalité pathétique de leur quotidien et le désenchantement qui les habite.

Alors que les dernières pages dévoilent ce qui sous-tend le roman, l’œuvre prend tout son sens. Catherine, une écrivaine en panne d’inspiration, voit soudainement sa prochaine œuvre prendre forme en visitant l’exposition de Juliette, intitulée Chambre d’amis. Elle écrira un livre à l’image des photographies, après avoir rencontré ces inconnus qu’elle vient tout juste de découvrir. Comme le laisse présager la mise en abyme, le roman en question se fait le terne reflet de ces vies valant la peine d’être racontées, par le fait, justement, qu’elles sont sans histoire.

Sans avoir le cynisme ou la désinvolture d’un Houellebecq, l’écriture de Dominique Robert est cinglante de par sa forme presque télégraphique et très lucide dans son approche. Dans le monde morose qu’elle décrit, le rire tient du désespoir et la communication, de l’inutile. La perversion abonde, la peur de l’ennui tient tout le monde à la gorge, et la psychothérapie comme la parapsychologie sont les seuls échappatoires, les personnages ayant recours au feng shui, aux thérapies de groupe, au «lâcher prise» et aux dictionnaires d’interprétation des rêves pour trouver un sens à leur quotidien. L’auteure jette certainement un regard amer et humoristique sur son époque, duquel découlent des scènes tout simplement délicieuses, telle la description d’une partie de volleyball dans un tout inclus en République dominicaine, où «une explosion de cris évacuent en partie la névrose urbaine accumulée», ou encore une discussion saugrenue entre Catherine et Columbo, un éleveur de chiens en devenir, alors que tous deux sont accoudés au bar du Night.

Malgré un dénouement précipité, tissé de divagations qui peuvent perdre le lecteur et rendent le récit moins percutant, difficile, en somme, de ne pas tomber sous le charme de cette série de «clichés» littéraires, rassemblés selon une structure tout à fait ingénieuse et fort originale. Dominique Robert livre ici un premier roman très réussi, prouvant sans doute qu’«une image vaut mille mots», mais que le contraire est tout aussi vrai.