Le mensonge en héritage
11 janvier 2011
Avec sa plus récente pièce, Michel Marc Bouchard revisite ses obsessions: le deuil et l’amour entre hommes.

Le Théâtre d’aujourd’hui n’offre peut-être qu’une demi-saison cette année, mais quelle programmation prometteuse! Au menu: une pièce de Greg MacArthur dans une mise en scène de Geoffrey Gaquère, la nouvelle création de Wajdi Mouawad et Tom à la ferme, un texte de Michel Marc Bouchard mis en scène par Claude Poissant. Ce dernier a acquis une solide réputation, autant auprès des professionnels que du public, depuis le spectacle de clôture des Francofolies avec Pierre Lapointe en 2007, le succès de Rouge gueule d’Étienne Lepage, ainsi que The Dragonfly of Chicoutimi de Larry Tremblay, présenté au dernier festival TransAmériques.

Julie Bouchard
C’est à partir d’anciens brouillons que Michel Marc Bouchard a écrit cette nouvelle pièce, il y a deux ans, avec un camarade acteur, François Arnaud. «L’écrivain a ses propres obsessions et ses propres nécessités», confesse l’auteur. Les siennes sont «le mensonge, le rapport à la violence physique, le deuil et l’amour entre les hommes». Tom à la ferme raconte l’histoire de Tom, un jeune homosexuel qui va aux funérailles de son amant, organisées par la famille du défunt. Ce voyage à la campagne s’avére une réelle descente aux enfers: de profonds secrets sont étalés au grand jour lorsque la belle-famille, qui s’attendait à accueillir une veuve, et non un veuf, voit arriver Tom. Le défunt cachait donc son homosexualité, et la faune homophobe au milieu de laquelle il vivait pourchasse Tom sans répit.

Avec Tom à la ferme, Michel Marc Bouchard attaque de front la question de l’homosexualité et sa marginalité encore forte. Le dramaturge tient à rappeler que l’homophobie est encore très répandue: «Malgré une conscientisation et l’existence de groupes d’aide tel que Gai Écoute et Émergence, l’homosexualité est encore punie de mort dans plusieurs pays, et marginalisée dans plusieurs régions du Québec, juste à l’extérieur de Montréal.» Le domaine amoureux n’est pas chose facile pour un homosexuel. Les gens ne s’affichent pas, on n’a pas de carte de membre, sauf sur quelques réseaux de rencontre sur le web. Le jeune qui a un béguin pour un athlète de son école va rentrer dans l’équipe, puis se lier d’amitié avec l’être convoité, explique l’auteur. «Les premiers pas d’un jeune gai vers l’objet du désir est une entreprise de travestissement et de faux semblant pour aller vers l’autre.»

Cet écho à notre contemporain n’empêche pas Michel Marc Bouchard de nous présenter une pièce à l’allure de fable. Il reprend des archétypes tel le bourreau et le personnage absent. Tom finit par se prendre au jeu, ajoutant des détails sur la femme qu’aurait fréquenté le mort. Ces mensonges forment le dernier fil qui le rattache encore à cet amour perdu, mais qui défigure rapidement la réalité. Le crime –l’amour homosexuel– revient comme dans une tragédie grecque. On apprend à travers les silences et les mensonges que quelque chose de terrible est survenu et pourrait expliquer pourquoi le défunt n’est jamais sorti du placard.

Michel Marc Bouchard se livre à une réflexion sur ce qu’est notre vraie nature et sur notre éducation sentimentale. «Plus on s’interroge sur ce qu’on est, plus ça galvanise les choses, et plus on trouve des repères», constate-t-il. «Le mariage, l’adoption, la vie traditionnelle, ce n’est pas pour moi.» L’auteur a pensé à plusieurs titres pour sa pièce, notamment La Fabrication des synonymes et La Veuve-garçon, mais c’est finalement Tom à la ferme qui est resté, pour ses accents bucoliques et sa connotation enfantine. «Un titre trompeur comme le reste de la pièce», affirme-t-il.

Tom à la ferme est une pièce cathartique qui débute bien l’année et qui sera présentée dès l’ouverture du nouveau Théâtre d’Aujourd’hui, dès le 11 janvier.