Grasse foi
29 novembre 2010

« La gastronomie est une profession de foie. » Paul Carvel
Aucun rapport, direz-vous, entre nourriture et foi. L’un est on ne peut plus physique, l’autre absolument métaphysique. En effet, mis à part les interdictions alimentaires des religions, le lien entre foi et alimentation est a priori minime, voire inexistant. Et pourtant…
Un peu d’histoire
Les grandes religions ont beaucoup plus à voir avec ce que nous mangeons et buvons que ce que l’on pourrait croire. En fait, sans la contribution des nombreux abbayes et diocèses européens, la bière et le vin seraient sûrement encore ces boissons quasi imbuvables qu’on mélangeait jusqu’au Xe siècle avec de l’eau et du miel afin de pouvoir se saouler sans avoir l’impression de caler (parce que c’est bien ce qu’on faisait à cette époque) un verre de levures ou de raisins fermentés à l’état brut. Même chose pour le fromage: sans les moines Trappistes, les Bénédictins et les Cisterciens, pas de Roquefort, de Saint-Paulin, de Munster et… d’Oka. Vous saurez qui remercier la prochaine fois que vous dégusterez un verre de Bourgogne ou une pinte de Leffe en mangeant un bout de Tête de Moine.
Don’t Eat, Pray & Love
Toutefois, le lien entre foi et nourriture n’est pas qu’une chose du passé, mais bien quelque chose d’encore très manifeste qui va bien au-delà de l’influence des grandes religions. Et je ne parle pas ici d’une spiritualité à deux cents à la Eat, Pray & Love. Il s’agit plutôt ici des choix que nous faisons quand vient le temps de choisir quoi manger. De fait, ces choix sont tous plus ou moins guidés par une certaine croyance, une foi en ce qui est bon (au sens du goût, mais aussi de la morale) et ce qui ne l’est pas.
Comme dans toute foi, on trouve des extrémistes, tels certains adeptes zélés du végétarisme, voire du végétalisme qui sont plus ascétiques que le pape lui-même et qui voudraient que tous partagent cette diète qui se résume en un mot: privation. Il y a aussi des athées, ceux «qui mangent pour manger» et qui trouvent ridicule l’idée même qu’on puisse manger pour des raisons autres que pour ne plus avoir faim.
La majorité, évidemment, est formée de simples croyants qui mangent ce dont ils ont envie sans trop se poser de questions. Ceux qui se foutent des sermons des extrémistes et ne comprennent pas trop les athées. Qui mangent ce qu’offre leur IGA du coin, mais aussi à l’occasion ce que propose leur preacher gastronomique préféré (tels le curé Ricardo ou la sœur Di Stasio). Qui tentent parfois même l’exotisme au restaurant ou en voyage en mangeant du boudin noir, voire des insectes. Mais qui au grand jamais n’oseraient même goûter à l’hérétique, dont la seule pensée est beaucoup trop immonde: la cervelle d’agneau, les foies de volaille, les tripes de porc, la langue de bœuf… Ceux-là qui se scandalisent, en chœur avec les extrémistes, parce que les Chinois osent manger nos animaux sacrés, les chats et les chiens, mais qui participent aveuglement au gaspillage massif de milliers de pièces de viande par dédain pour tout ce qui n’est pas prescrit par leur «foi». Faisant ainsi monter inutilement le prix du bétail; ce qui pousse les Chinois à manger d’autres chats et d’autres chiens pour ne pas crever de faim. Mais, tant qu’il a son filet mignon, le croyant préfère ne pas se poser trop de questions.
Et puis il y a les agnostiques, qui vont au-delà de la foi collective et s’interrogent sur ce qu’ils mangent, mais surtout ce qu’ils ne mangent pas. Certains sont pratiquement végétariens, sans toutefois s’identifier au mouvement. D’autres sont plutôt satanistes et se plaisent à manger le plus souvent possible ce qui est contraire à cette foi. Cependant, tous ont un point en commun: ils ne refuseraient sous aucun prétexte un plat préparé amicalement par un autre. Que ce soit du cheval, du dauphin, du chat ou de l’ornithorynque.
À vous de voir à quel groupe vous appartenez.

 
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