Arrière, Alzheimer!
23 novembre 2010

C’est la fin du semestre et notre cher bilinguisme a subi bien des affronts. Après le cirque un peu déprimant du projet de loi 103 et autres ramifications, après «les faux avantages du bilinguisme», et après la perspective imaginée et loufoque du créole franglais, je veux terminer sur une note plus optimiste. Laissons de côté un moment la linguistique et vive la science!

Une nouvelle du 10 novembre nous apprend que des chercheurs canadiens auraient découvert un nouvel effet protecteur du bilinguisme: celui-ci retarderait l’apparition de la maladie d’Alzheimer. En effet, après l’examen de plus de 200 dossiers de patients atteints, il semblerait que les personnes parlant deux langues ou plus retardent les symptômes de plusieurs années, parfois jusqu’à cinq ans! Entre autres, ce sont les symptômes comme la perte de mémoire, la confusion, les difficultés à résoudre des problèmes et à prévoir les événements à venir. Selon le Docteur Fergus Craik, de l’Institut Rotman de Toronto, bien qu’il soit impossible d’affirmer que le bilinguisme protège de la maladie d’Alzheimer et d’autres désordres mentaux, une des explications serait que le bilinguisme contribue «à créer des réserves cognitives dans le cerveau qui semblent retarder l’apparition de symptômes d’Alzheimer pendant un bon bout de temps» (paru dans la revue Neurology).

En fait, tout ceci est une précision apportée à une trouvaille datant de 2007, lorsque ces mêmes chercheurs avaient découvert que parler deux langues est associé  à un retard dans l’apparition de la sénilité en général. Lors de cette étude précédente, ils ont découvert que les symptômes de sénilité apparaissaient en moyenne à 71 ans chez les unilingues, et à 75 ans chez les bilingues. Et ceci même en tenant compte du sexe, du milieu social et du pays d’origine. Les chercheurs précisèrent alors qu’aucun traitement pharmacologique n’avait un effet aussi prodigieux.

Selon le Rapport Mondial Alzheimer de 2009 (rédigé par l’organisation Alzheimer Disease International), «on estime que 35,6 millions de personnes dans le monde seront atteintes de démence en 2010 et que ce nombre doublera à peu près tous les 20 ans, pour atteindre 65,7 millions en 2030 et 115,4 millions en 2050.» On peut parler d’une véritable épidémie, d’autant plus que la population mondiale est vieillissante, créant en partie cet effet exponentiel. Bien que le problème s’exacerbe  surtout dans les pays au revenu faible et moyen, le monde développé n’est pas à l’abri pour autant: les malades compteraient environ 500 000 Canadiens, dont 120 000 Québécois. Be afraid; be very, very afraid.

Dans un contexte aussi horrifiant de dystopie (et encore, je vous fais grâce des autres catastrophes prévues comme la disparition du pétrole et de l’eau potable, ou le réchauffement climatique irrécupérable), il faut néanmoins garder espoir. Avec la mondialisation et la facilité des déplacements, je crois que les terriens deviennent de plus en plus multilingues. Nous sommes peut-être privilégiés à McGill, mais posez-vous la question suivante: connaissez-vous beaucoup de personnes de moins de 50 ans qui ne peuvent pas parler deux langues (ou plus)? Le nombre d’unilingues baisse sans cesse, alors peut-être que cette population vieillissante résistera mieux qu’avant.

En poussant les recherches, peut-être trouvera-t-on aussi le moyen d’exploiter ces avantages cognitifs du bilinguisme et de les médicaliser. En attendant, cette découverte défend l’avantage bilingue, et il devient évident qu’il faut encourager et promouvoir l’apprentissage des langues secondes.

Aux États-Unis, avec la récession et le financement pitoyable du système éducatif, les premiers cours supprimés sont souvent les cours de langue. Je le sais car ma mère, prof de français et d’espagnol dans un high school américain, enseigne un cours de moins que l’année dernière. Dans d’autres écoles californiennes, c’est le département Français tout entier qui est menacé. C’est la preuve que la société anglophone, au nombrilisme notoire, a encore du chemin à faire lorsqu’il s’agit de reconnaitre les avantages du bilinguisme.

 
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