Cette honteuse vocation
3 novembre 2010

Il y a des gens qui, lorsqu’ils posent une question, ont une idée assez précise de la réponse: c’est le cas des enseignants (de la garderie à l’université); des dentistes: «Vous passez-vous la soie dentaire tous les jours?»; et des parents qui ont lu des livres sur l’éducation des adolescents: «Crois-tu que tes cheveux bleus vont t’aider à te trouver un emploi cet été?»

Là où cette tactique rhétorique devient particulièrement fâcheuse, c’est lorsque qu’elle est utilisée pour sermonner l’individu questionné, mais sans vraiment assumer tout le côté «paternaliste», si j’ose dire, de la chose. La production d’une œuvre littéraire fait partie de ces projets qui, à l’instar d’un tatouage sur le nez ou d’un mariage à Las Vegas, déçoivent à tout coup celui avec qui on partage notre intention. Non seulement est-il déçu, ce qui pourrait heureusement terminer la conversation, mais il se sent généralement naître quelque chose comme une âme de missionnaire du bon sens. Ça n’est pas une question d’âge –la vie n’est pas si simple–, pas plus que ne le sont les autres déclinaisons de la connerie, bénigne comme généralisée.

Les réponses qu’on peut opposer à ce prosélytisme du 9 à 5 et des avantages sociaux sont multiples. La variante la plus fréquente est sans l’ombre d’un doute celle du silence ou du changement de sujet. Ou alors, si l’auteur est d’humeur combattive, il peut se défendre. Soit en invoquant l’importance de la littérature dans la Société ou les Arts –un échec assuré–, soit en se reprenant: «Bien sûr, je sais que c’est impossible, ça n’est évidemment pas un travail, je ferai autre chose, par exemple prof… Si la question est qu’est-ce que je veux faire: écrivain. Ce que je vais faire: prof.»

Un autre cas de figure: le vis-à-vis du créateur se montre d’abord étrangement compréhensif. «Ah, la littérature… C’est bien, la littérature… Moi-même, il y a longtemps… Mais c’est dur aussi, très dur d’écrire. Il ne suffit pas de vouloir écrire un roman pour en écrire un… Ça n’est pas si glamour qu’on le croit.»

Si notre jeune auteur a un minimum de colonne vertébrale, il y a de fortes chances qu’il soit insulté de ce que son interlocuteur prenne pour acquis qu’il n’a jamais rien écrit et qu’il fonde sa connaissance du monde littéraire sur des films et des livres. Il suffoque d’indignation –intérieurement, les gens de lettres étant essentiellement introspectifs et un brin inadaptés à la vie en société– et il évite de nourrir la conversation. Somme toute, l’écrivain en herbe apprendra bien vite à fermer sa gueule.

Car enfin, il faut vivre: vivre, dans le sens de se donner les moyens matériels de satisfaire ses besoins plus ou moins fondamentaux. Vivre, dans son acception d’accomplir et réaliser des ambitions et des désirs personnels, constitue un excellent passe-temps. J’ai toujours eu cette idée, ô combien subversive ai-je récemment appris, que les choix qui guideront ma vie d’adulte tourneront autour de quelque chose d’un peu plus fondamental que payer des factures et faire les courses. Idée qui, est-il besoin de le préciser, suscite fatalement l’apparition d’un sourire fin, d’un petit haussement du menton et d’un regard en coin (pas nécessairement dans cet ordre), accompagnés le plus souvent d’un commentaire du type «on verra bien», ou encore «oui oui, ça, c’est du déjà vu, dans un autre pays, une autre époque, une autre langue…»

Et il y a des jours, je me demande bien pourquoi il y a encore des gens qui écrivent des livres.

 
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