Entrevue avec le réalisateur Bernard Émond
18 octobre 2010
Le Délit s’est entretenu avec le cinéaste québécois Bernard Émond à la veille de son passage à McGill.

Avec La Femme qui boit, 20h17 Rue Darling et la trilogie que forment La Neuvaine, Contre toute espérance et La Donation, peu s’aventureront à dire que Bernard Émond est un optimiste. Bien loin du divertissement, et des récits «hop la vie», ses œuvres campent dans des espaces isolés et parfois lointains des personnages en perte de repères. En apercevant un roman de Michel Houellebecq qui traîne sur la table lors de l’entrevue, le cinéaste cherche d’emblée à faire une distinction. Loin de lui le souhait de représenter une société qui se complait dans sa déchéance, avec pour toute morale celle des lois du marché: «Le néolibéralisme n’a pas encore éradiqué la bonté, mais le monde dans lequel on vit est de plus en plus invivable. Ce qui n’empêche pas des élans fous de générosité. Il m’arrive de faire des films noirs, mais ce ne sont pas des films pessimistes. Il y a une foi derrière ces films. Je regarde le livre de Houellebecq et je me dis que je ne suis résolument pas du même bord que lui. On sent [dans ses romans] une attraction du vide. Ça me rebute beaucoup. Je me dis qu’il faut faire un acte de volonté pour ne pas sombrer.»

Anthropologue de formation, Bernard Émond s’initie au cinéma en réalisant plusieurs documentaires. Ce n’est qu’au début des années 2000 qu’il se lance dans l’univers de la fiction avec La Femme qui boit. Le choix s’avère pour lui évident, entraîné par un malaise grandissant face aux mutations de la pratique, et par son grand amour de la littérature: «La forme artistique dont je suis vraiment amoureux c’est le roman. […] Quand j’étais jeune, c’était la grande époque du documentaire québécois, et j’ai été amené à faire des documentaires pour toutes sortes de raisons. Mais il fallait que je fasse de la fiction. Ça me démangeait; et je pense que je fais maintenant ce que je fais le mieux. Je ne souhaiterais pas retourner au documentaire pour toutes sortes de raisons, entre autres parce qu’il n’y a plus d’innocence et que tout le monde joue maintenant devant une caméra.» Toujours investi d’un certain devoir de réalisme dans ses représentations du monde, Bernard Émond dénonce au passage ces documentaires qui «esthétisent» la misère, ces cinéastes qui ne se font qu’observateurs devant l’horreur. «Dans plusieurs documentaires, la limite entre le regard empathique et le voyeurisme n’est plus claire.»

Pour un cinéma responsable

Plus de dix ans après avoir délaissé la pratique documentaire, sa conception du cinéma n’a pourtant pas changé. Selon Bernard Émond, pour que le réalisateur devienne cinéaste, d’abord faut-il, qu’il soit attentif au monde: «Je ne fais pas du cinéma pour faire du cinéma. Je fais du cinéma parce que je pense qu’il y a des choses importantes dont il faut parler. On voit quotidiennement des tragédies sans vraiment les voir. La tâche d’un cinéaste est de faire en sorte que quelque chose de beaucoup moins terrible [que ce qu’on voit à la télévision] nous indigne, nous engage moralement. C’est pour cela que je fais des films de la façon dont je les fais, parce que je sais à quel point il est facile de manipuler le spectateur au cinéma. C’est bien autre chose d’essayer de l’engager en lui laissant toute sa liberté. Et c’est pourquoi mes films sont très sobres, sans effets de montage, sans effets par la musique.»

Avec La Neuvaine, Contre toute espérance et le tout récent La Donation, c’est à la perte des valeurs théologales que le cinéaste a porté attention, non pas par ferveur religieuse, puisqu’il s’avoue athée, mais pour souligner l’état d’une société où celles-ci se font de plus en plus rares. Son expérience dans le Grand Nord canadien à former des réalisateurs inuits teinte ici ses impressions. Le cinéaste n’hésite pas à apparenter ce qui a anéanti la population qu’il a fréquentée avec ce qui menace, selon lui, le Québec. «Je me suis rendu compte que les problèmes dans le Nord étaient liés à la désagrégation d’une culture. Quand les repères culturels disparaissent, que reste-t-il comme rempart contre la barbarie, comme rempart contre l’horreur? Cela nous guette aussi. C’est pour ça que je me préoccupe de la survie de la culture québécoise, du rapport aux racines et au passé.»

Si la tradition a son importance, pas question, toutefois, de prôner un retour en arrière. Les trois films, avec leur rythme lent et leur fin ouverte, cherchent à réinstaurer ces interrogations auxquelles la religion répondait naguère.

«On doit réinventer maintenant ces vieilles questions auxquelles il n’y a pas vraiment de réponse, mais sans lesquelles on ne peut pas vivre. Je pense que ça ne vaut pas la peine de vivre sans se poser des questions comme “Pourquoi vivre?” et “Qu’est-ce qui est bien?” Je pense aussi qu’on ne peut jamais y répondre de façon catégorique parce que le réel est complexe.»

Sans être appréciées et courues par tous, les œuvres de Bernard Émond ont certainement trouvé un public fidèle, malgré les craintes que le cinéaste et sa productrice ont parfois pu éprouver. Sa création est-elle nourrie par ce souci? Oui et non, répond-il. «Je ne fais pas des films pour le public, je fais des films pour le spectateur. Je refuse de faire ce qu’il faut pour attirer les gens dans les salles, mais ceux qui y sont, je veux leur parler; je veux engager un dialogue avec les spectateurs.»

Bernard Émond accompagnera la projection d’un de ses films dans un cours de cinéma canadien le 20 octobre prochain. Cette rencontre posée sous le thème de ce qui distingue notre cinéma, gageons que les échanges seront pour le moins féconds.