Tant qu’il y aura des livres
18 octobre 2010

Quelque part entre huit et onze ans se trouve l’âge ingrat de l’enfance. Plus personne ne s’extasie sur les petites joues rouges ou l’usage fautif de la langue. Cette période s’avère particulièrement pénible pour la famille de l’individu, qui se voit constamment bombardée de longs récits sans intérêt sur la cour d’école ou la dernière émission de télé. Tout à fait naturel, voire même essentiel au développement de l’expression orale, ce phénomène provoque chez l’interlocuteur au mieux un ennui complaisant, au pire un agacement manifeste. Une fois que l’enfant réussit à manier l’humour et le récit, son discours reflète des préoccupations qui ne sont plus uniquement centrées sur son expérience personnelle.

Et pourtant.

Qu’un peu de ce babillage monotone teinte nos conversations dans l’intimité peut se comprendre, on ne peut constamment être de grands esprits. Le problème, c’est lorsque ce genre de monologue sert de trame de fond à une proportion impressionnante de la production littéraire; à bien d’autres médias aussi, dont peut-être certaines chroniques. dont celle-ci, c’est donc fort à-propos que j’éviterai habilement la comparaison inter médiatique. Comparaison qui mettrait en valeur les autres chroniques de cette section – évidemment je ne parle pas de la mienne (c’est bien ça le problème). Parce que dans les pages culturelles, les billets réussissent à présenter des informations bien construites et élégamment rédigées. Ces chroniqueurs écrivent de leur plume si délicate des textes qui sont un ravissement stylistique et informatif. En contraste, cette chronique littéraire a souvent des airs de clown sur un monocycle dans un spectacle des Grands Ballets Canadiens, ou encore un éléphant dans un magasin de porcelaine, un chien dans un jeu de quilles, etc. Position fort inconfortable s’il en est une (heureusement qu’il y a des gens qui aiment la spontanéité pour elle-même). Vous lisez donc ma chronique, eh, on fait avec ce qu’on a, comme dirait l’autre.

Imaginez lire un roman sur ce même ton, où un narrateur raconterait ses déboires sentimentaux, scolaires, professionnels, avec moults états d’âme et transcription de dialogues.

Vous pensez, bien sûr, à l’autofiction la plus banale, mettant en scène un ou une jeune trentenaire à la recherche de l’amour, d’un sens à la vie et du meilleur 5 à 7.

Et vous n’avez pas tort, pourtant. À l’occasion, des fictions qui explorent la psyché d’un individu, qui en suivent les circonvolutions et détours, s’avèrent fortes sans être brutales, intelligentes sans être arides et révoltées sans faire de prosélytisme.

Du Mercure sous la langue, paru aux Allusifs en 2001 (non non ça n’est pas une faute de frappe, que voulez-vous je n’arrive pas à suivre le rythme effréné de l’actualité). Ce qui fait la force du roman, c’est la voix de Frédéric, personnage principal et narrateur qui, de son lit d’hôpital, déploie devant la perspective de sa mort prochaine tous ses griefs contre l’humanité et son incurable hypocrisie. Quelque part entre Cioran et Ducharme -si c’et possible- Trudel livre là une histoire qui ressemble étrangement à une de ces radiographies que subit Frédéric, à la fois terriblement exacte et humainement impitoyable.