Vers une américanisation de l’université européenne
28 septembre 2010
Plusieurs mouvements étudiants expriment leur désaccord vis-à-vis le réforme des universités telle que recommandée par l’UE.

Montréal (Quartier Libre) – Ces dernières années, plusieurs pays européens ont connu des mobilisations étudiantes qui s’opposaient à la réforme des universités, c’est-à-dire à la mise en application des recommandations du Processus de Bologne. Le Processus correspond à une série de réunions entre les experts de l’enseignement supérieur de plus d’une quarantaine de pays européens. Pour la première fois en Autriche, une grande manifestation européenne s’est déroulée à Vienne, le 11 mars dernier. Plus de dix mille étudiants et enseignants signifiaient leur opposition aux recommandations de ce Processus qui condamnent leurs universités à une privatisation progressive, ce qui aurait, selon eux, pour conséquence d’accentuer les inégalités dans l’accès à l’éducation et de dégrader le contenu des formations.

Les objectifs initiaux du Processus de Bologne étaient de rendre le système universitaire européen plus compétitif au niveau mondial, notamment face aux universités anglo-saxonnes. Ce projet fut relayé au sein de l’Union Européenne à la suite de l’adoption de la Stratégie de Lisbonne.

David Crosnier, membre de l’Agence européenne d’expertise sur l’enseignement supérieur, souligne que la première étape du processus de Bologne était d’encourager la mise en place d’un référentiel européen unifié en terme de durée des formations, empruntant le découpage américain en trois cycles de formation (système dit LMD: licence en trois ans, master en deux ans et doctorat en trois ans). Cette harmonisation aurait en même temps rendu «plus compétitif» le système d’enseignement européen au niveau mondial, en le dotant «d’une capacité de spécialisation des formations similaire à celles des universités américaines» indique Alvaro Vermoet, président de l’Association des étudiants libéraux espagnols (UDE).

L’impact des réformes

Les partisans du processus voient dans ces mesures de spécialisation des formations une possibilité de développer l’insertion professionnelle des diplômés en orientant les enseignements vers la satisfaction de besoins économiques immédiats. Sylvain Nunez, porte-parole du syndicat Sud étudiant (France), y voit «une forme de sélection sociale».

Il s’agirait de «la création progressive d’université à deux vitesses», indique Sylvain Nunez, qui ne serait pas sans rappeler «les universités américaines, très fermées socialement, auxquelles très peu de personnes issues des milieux populaires peuvent accéder». Outre la crainte d’augmentation des frais d’inscriptions, «la mise en concurrence des universités les oblige à aller à la course aux financements privés» affirme-t-il. «Ces financeurs voient en même temps leur poids décisionnel augmenter dans les instances universitaires».

Selon Sylvain Nunez, les investisseurs interviennent alors «pour faire valoir leurs intérêts dans la spécialisation des formations», mais aussi remettre en cause la liberté et l’indépendance des chercheurs. Autant de propos qui ne sont pas sans rappeler les critiques émises par certaines organisations d’enseignants et d’étudiants à l’égard de la loi sur la gouvernance des universités au Québec.

Pour favoriser l’harmonisation des systèmes universitaires européens, le Processus de Bologne et la Stratégie de Lisbonne ne disposent d’aucun pouvoir légal dans les pays européens, puisqu’il s’agit de conseils consultatifs et non exécutifs.

Ici s’enracine pourtant la principale critique adressée à ce processus. Cette évaluation, basée sur des critères de «compétitivité», permet-elle de tenir compte des intérêts des étudiants et des impératifs de la recherche? Pour la sociologue Isabelle Bruno, ces indicateurs ne sont pas neutres, mais traduisent au contraire la direction politique sous-jacente à la Stratégie de Lisbonne et au Processus de Bologne.

Les limites d’une comparaison

Par son fonctionnement politique, fondé sur une dynamique de comparaisons et d’incitations intra-européennes, il est clair que l’influence américaine réelle dans le processus de Bologne est plus limitée que certains discours ne le laissent entendre. Certaines caractéristiques politiques européennes, telle que la volonté de garantir une vaste accessibilité à l’éducation, semblent demeurer irréductibles à l’exportation d’un modèle américain.