L’argent, toujours l’argent
28 septembre 2010

L’heure est grave dans le monde du livre. (Insérez ici un ta-daa très grave.) Le fameux prix unique du livre (en vigueur notamment en France), dont l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF) vante les mérites depuis un an, pourrait devenir réalité. Si un livre est vendu au même prix partout, les petites librairies (lire indépendantes) qui, contrairement aux grandes surfaces et aux chaînes de librairies, n’ont pas accès aux rabais de volume (plus on achète, moins c’est cher) seront favorisées, ou plutôt cesseront d’être défavorisées.

Or, s’insurgent certains, si les «petites librairies du coin» ne sont pas compétitives, qu’elles se laissent acheter par Renaud-Bray et arrêtent de chialer.

Il y a, dans notre petite province, terriblement peu d’acheteurs potentiels de livres. Qu’à cela ne tienne, une librairie n’a pas l’obligation de ne vendre que des livres, rien ne l’empêche d’attirer le badaud avec la déclinaison complète de ce qui se produit dans le monde de la bébelle. De l’Art de Vivre pour emporter, en somme. Ainsi naissent souvent dans les commerces spacieux et prospères, les départements papeterie-cadeaux. Du fouet en silicone au buste-tirelire de velours fuchsia représentant Mao, tout est bon pour en mettre plein la vue. La marge de profit de ces menus objets, je vous le certifie en tant qu’ex-employée d’une chaîne qu’on ne nommera pas, dépasse de façon indécente ce que toute personne douée de bon sens nomme «les … de limites». Pauvre fille, direz-vous, le capitalisme est ainsi fait, reviens-en.

Soit.

Tout de même, on pourrait supposer qu’une partie de l’argent ainsi gagné permettrait de diminuer les prix de vente des livres, des disques, bref du matériel culturel, produit peu rentable s’il en est un. Le client économe achèterait donc plus de livres (fait illogique mais avéré). Étant de nature candide, j’interprétai jadis qu’il se produirait ainsi une augmentation du revenu des auteurs et des divers artisans du livre.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque je constatai que seuls les livres très populaires dont la cote baissait un peu ou les pavés invendus et encombrants voyaient leur prix réduit, tandis que les ouvrages les plus vendus se méritaient invariablement l’autocollant promotionnel attestant que «tout le monde aime ça».

Heurtée dans ma conception bucolique d’une librairie comme lieu de diffusion de littérature et d’idées, je me désolai des ventes exceptionnelles de mauvaises traductions de mauvais best-sellers.

Mon zèle s’est calmé encore davantage le jour où j’ai compris que le service enthousiaste et chaleureux constitue une entreprise désespérée le samedi après-midi, quand le magasin ressemble à un IGA le 22 décembre. Les libraires sont majoritairement très compétents, mais souvent sous le joug de maints interdits discutables (s’asseoir, lire) et doivent plus souvent qu’à leur tour répondre aux questions de clients qui ne sont pas venus pour les livres, et à vrai dire s’en foutent, mais ne veulent que remplir leur panier, et ultimement leur bibliothèque. Ils aiment les livres en rabais et représentent une proportion appréciable de la clientèle. La librairie devient alors un entrepôt de la culture, mais surtout de trucs et de machins divers. Ce qui, moi, me met assez mal à l’aise, et n’ira pas en s’améliorant. Alors que, dans votre librairie de quartier ou la mienne, un océan d’objets à l’utilité douteuse ne côtoie pas le dernier Dany Laferrière.

Le prix unique mettrait sur le même pied plusieurs types de librairies et permettrait à celles qui veulent se consacrer uniquement (oserais-je honnêtement?) au livre de survivre.

Plus important peut-être, il n’y aurait plus d’intérêt à favoriser la vente d’un type de littérature (les best-sellers) plutôt qu’un autre. Ce qui, à mon très humble avis, participerait à une sphère littéraire vivante, et surtout mieux connue.