La poésie n’est pas morte
21 septembre 2010
Difficile de ne pas être nostalgique du temps où les mots étaient chargés d’une infinie portée, où ils n’étaient pas encore banalisés par le tourbillon technologique. Pourtant, il faut savoir vivre avec son temps. Et si je me sens parfois un peu anachronique, il faudra pourtant que je m’y fasse.

L’incorrigible amoureuse des mots que je suis a fait un tour du côté du Festival international de la littérature, ce week-end. Je me suis assise sur l’un des sièges disposés en estrade de la Cinquième salle pour assister -pour la troisième fois en quelques années- à une représentation de l’incroyable et saisissant Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent. Et comme j’attendais, fébrile, que le spectacle commence, comme je regardais les spectateurs prendre place dans la salle, je me suis dit, tout de même, qu’il reste des gens pour se déplacer et venir entendre, voir et sentir le pouvoir des mots. Le public, encore et toujours, est au rendez-vous. La poésie n’est pas morte.

À une époque où les médias sont devenus les «nouveaux médias», où la page a laissé sa place à l’écran illuminé, où la culture se consomme sur le pouce, en instantané, la pente est déjà bien entamée vers une désacralisation générale de la culture. Et attention, cette pente, elle est glissante. Je sais, je sais, on en parle déjà beaucoup. Mais c’est le lot de notre génération, qui s’est trouvée placée à un tournant –technologique, culturel, médiatique–, que de s’interroger sur ce que deviendra la société une fois ce tournant effectué. Nos parents ont voulu tout changer; nous, nous sommes en perpétuelle hésitation entre l’ancien et le nouveau, entre ce qui était et ce qui sera.

Nous avons vécu –et nous vivons toujours– une véritable explosion de l’univers médiatique, qui a eu des répercussion gigantesques sur la sphère culturelle. Et si nous avons gagné beaucoup de cette transformation, il me semble que nous y avons aussi perdu quelque chose. Au milieu de l’abondance, de l’accessibilité, de l’instantanéité, quelle place reste-t-il pour la beauté? Il me semble parfois que nous perdons graduellement notre capacité à nous émerveiller, à nous extasier devant la beauté des mots, de la parole. Il n’y a plus de place que pour la vitesse, alors qu’il est si bon, parfois, de savourer la lenteur. Heureusement que demeurent, debout dans la tempête, quelques braves qui font, encore et toujours, le culte de cette beauté devenue rarissime.

Sur la scène de la Cinquième salle, les acteurs et les passeurs de mots s’agitent. Ils prêtent leur voix à des textes connus et moins connnus, ils mettent leur corps au service de la littérature. Et dans cette mise en mouvement du texte, dans cette fresque magnifique venue célébrer la parole et les mots, il me semble voir quelque chose comme un acte de résistance. Un cri du coeur pour que la beauté ne soit pas oubliée. Rien d’étonnant à ce que les frissons me viennent à entendre ainsi déclamés les vers de Miron et de Nelligan, de Rimbaud et de Joyce.

Difficile de ne pas être nostalgique du temps où les mots étaient chargés d’une infinie portée, où ils n’étaient pas encore banalisés par le tourbillon technologique. Pourtant, il faut savoir vivre avec son temps. Et si je me sens parfois un peu anachronique, il faudra pourtant que je m’y fasse.