Dans mon temps, il y avait des livres
14 septembre 2010
Loin de nous l’idée de relancer cette semaine le sempiternel débat sur l’intérêt du support électronique face au bon vieux papier (n’est-ce pas là, d’ailleurs, qu’une simple question de préférence?), mais bien des questions peuvent toutefois être soulevées quant à l’influence de ce virage sur la vitalité de l’édition québécoise. Les attentes des éditeurs par rapport à cette entreprise de numérisation sont-elles réalistes, voires justifiées? Rien n’est moins sûr.

Après avoir été maintes fois annoncé, anticipé et contesté, voilà que le virage numérique est véritablement amorcé dans le milieu québécois de l’édition. La Presse annonçait récemment qu’un partenariat entre De Marque (créateur québécois du logiciel Tape Touche) et plusieurs grandes maisons d’ici (La courte échelle, HMH et Alto pour ne nommer que celles-là) permettrait bientôt aux publications québécoises de garnir les tablettes virtuelles de l’iBookstore d’Apple. En court, les prochains romans de Nicolas Dickner, Naïm Katan, Yann Martel et bien d’autres seront désormais disponibles sur le iPad pour le grand plaisir des adeptes du 2.0 et au grand dam des inconditionnels du format traditionnel.

Loin de nous l’idée de relancer cette semaine le sempiternel débat sur l’intérêt du support électronique face au bon vieux papier (n’est-ce pas là, d’ailleurs, qu’une simple question de préférence?), mais bien des questions peuvent toutefois être soulevées quant à l’influence de ce virage sur la vitalité de l’édition québécoise. Les attentes des éditeurs par rapport à cette entreprise de numérisation sont-elles réalistes, voires justifiées? Rien n’est moins sûr.

Les maisons d’édition québécoises l’attendaient de pied ferme, ce livre électronique. Les éditeurs appréhendaient son arrivée avec nervosité, envisageant avec elle une refonte complète de leur façon de faire. Maintenant que la «révolution» s’est bel et bien mise en branle, il est toutefois difficile d’en évaluer l’étendue. Martine Rioux, responsable des communications chez De Marque, n’hésite pas quant à elle à évoquer la perspective d’un avenir glorieux pour une industrie en crise: «Toute la francophonie à travers le monde aura bientôt accès à la littérature québécoise à partir d’un iPad», a-t-elle confié à La Presse.

Le support électronique permettra évidemment à nos éditeurs de profiter pleinement de l’engouement actuel pour les nouvelles technologies, ce qui n’est pas bête en soi. Cela dit, il serait étonnant que le livre virtuel modifie réellement les habitudes de lecture -tant les nôtres que celles de lecteurs étrangers. Virtuel ou pas, un livre reste un livre. L’écran du iPad ne transformera pas les gamers, facebook junkies et blogueurs en lecteurs aguerris. Et si ce nouveau support propose assurément son lot d’avantages, entre autres en ce qui a trait à la distribution des œuvres, il est à parier qu’il ne métamorphosera pas le statut de la littérature québécoise au sein de la francophonie, comme certains se plaisent à le croire. L’accessibilité n’engage pas forcément l’universalité. Depuis toujours marginale –exception faite de quelques élus– notre littérature aurait besoin de bien plus qu’un nouveau support pour parvenir à s’internationaliser.

Le plus inquiétant toutefois, c’est que le support virtuel représente une dangereuse avancée vers la gadgétisation du livre. Il s’agit d’un pas de plus vers la subordination de la littérature à des données mercantiles avec lesquelles elle ne s’est jamais vraiment accordée. L’objet littéraire s’éloignait déjà de plus en plus de sa vocation artistique avec la recherche du best-seller et les problèmes de surproductions auxquels il est assujetti; qu’adviendra-t-il de l’essence du livre dans sa version 2.0? Certains soutiennent que seules les publications «populaires» se déplaceront vers le support électronique, et que la «Littérature avec un grand L» sera toujours associée au papier. On peut déjà prédire que la poésie ne remplira pas les rayons de la librairie virtuelle d’Apple. Cela pourrait donc mener à une marginalisation encore plus grande de la littérature, qui a déjà une bien petite place sur le marché actuel. Mais la nouveauté excite, la révolution virtuelle s’installe et le Québec s’y joint avec enthousiasme. Difficile de résister à la tentation de sauter dans le train, même lorsqu’on ignore où il s’en va.