Technologies à l’imparfait
2 mars 2010
L’innovation technologique est-elle garante du progrès social? Le scientifique Nicolas Chevassus-au-Louis se penche sur l’échec et le succès de certaines technologies.

Trop souvent vantée par les gouvernements et par les médias, la recherche scientifique n’a pourtant pas toujours été fructueuse. «Au cours des cinq dernières décennies, de nombreuses découvertes scientifiques ont connu un succès éphémère». Jeudi dernier, au Coeur des Sciences de l’UQAM, le neurobiologiste et journaliste scientifique Nicolas Chevassus-au-Louis a pris d’assaut l’expression «On n’arrête pas le progrès». En sa qualité d’analyste des motifs de l’échec ou du succès des technologies, il a démystifié la complexité des rapports politiques, sociaux et économiques liés à la recherche scientifique.

Par exemple, le développement des systèmes de propulsion à post-combustion, principalement employés dans les avions supersoniques comme le Concorde, ont rapidement été oubliés à la suite de la tragédie du 25 juillet 2000. Le conférencier explique pourquoi: «le Concorde a été retiré en novembre 2003. Même son efficacité en termes de rapidité n’a pas su empêcher sa faillite, l’accident de 2000 a été trop grave». Les coûts d’entretien et la diminution du nombre de passagers à bord des avions Concorde ont achevé de catalyser le fiasco. Les années 2000 ont également été témoins d’échecs de plus petite envergure: l’hebdomadaire Time Magazine a nommé les HD DVD, Palm, et Sirius XM parmi les flops technologiques majeurs de la décennie. Ces produits n’ont pas su être à la hauteur d’attentes trop élevées, ni comment anéantir leurs compétiteurs. Évidemment, ces insuccès ne sont pas emblématiques du développement technologique des dix dernières années: la popularité de l’iPod et du Mac d’Apple, du téléphone portable, de l’appareil photo numérique et des systèmes de positionnement par satellites (GPS) a été fulgurante.

Pour mettre en évidence le lien entre l’échec technologique et le statut socioéconomique du groupe cible, M. Chevassus-au- Louis a cité l’exemple de l’aérotrain. Ce prototype, conçu au départ pour transporter une cinquantaine de passagers de la classe affaire, s’est avéré un désastre car personne n’avait les moyens de se procurer un billet. Par contre, le Train à Grande Vitesse (TGV) a connu un succès immédiat dès son arrivée en 1981: «c’était un transport de masse plus abordable, donc plus accessible, c’est ce qui l’a sauvé,» a attesté le journaliste scientifique. Le TGV, un modèle de réussite, offre encore ses services aujourd’hui.

La redondance dans la recherche scientifique est une autre cause du frein technologique. La recherche sur la combustibilité de l’hydrogène, par exemple, ne date pas du récent engouement pour les technologies vertes. D’abord introduite au 19ème siècle, elle a été reprise en 1974 dans le secteur de l’aviation, et en 2004 dans l’industrie automobile. Les obstacles sont restés les mêmes: une production coûteuse et des conditions difficiles pour la conservation de cette substance explosive. «Il aurait fallu une recherche menée avec régularité et obstination, or il n’en a pas été ainsi». En effet, la stagnation de ce projet a d’abord entraîné son déclin puis son abandon et a finalement engendré un frein technologique.

Ceci dit, ces exemples ne sont pas nécessairement représentatifs de l’évolution scientifique du demi-siècle dernier. Le perfectionnement de la recherche est en cours.

Mais comme la perfection est impossible à atteindre, les attentes ne sauront s’estomper: l’insatisfaction humaine face à la technologie reste perpétuelle.

En somme, les échecs de la science peuvent certainement nous faire douter de l’existence d’un progrès technologique tangible. A-t-on affaire à une absence de progrès, à des progrès scientifiques éphémères, ou à des technologies progressives? Le problème s’étend au-delà du conceptuel: en définitive, l’économie et l’intérêt public y sont pour beaucoup.

 
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