L’intimité à 150 personnes
9 février 2010
Catherine Millet brise les murs qui séparent les sphères privée et publique en créant avec son lectorat une intimité factice.

Auteure de nationalité française, Catherine Millet publie en 2001, à 53 ans, le récit de ses aventures sexuelles. Il est tout de même surprenant qu’elle se livre à une telle exposition des faits de sa vie personnelle lorsqu’on connaît son parcours artistique: elle est la directrice de Art Press, une revue sur l’art contemporain.

Elle commence son témoignage en évoquant sa relation avec Dieu telle qu’elle la concevait dans son enfance, juste avant de faire son premier aveu: «J’ai cessé d’être vierge à dix-huit ans – ce qui n’est pas spécialement tôt – mais j’ai partouzé pour la première fois dans les semaines qui ont suivi ma défloration.» Celui qui est choqué par ces propos (plutôt gracieux comparé aux détails croustillants à propos des endroits où elle aime insérer sa langue) devrait d’emblée renoncer à ouvrir le livre.

Catherine Millet relate dans le premier des quatre volets du roman, sur un ton détaché et même désaffecté, les événements qui l’ont conduite tour à tour à délaisser la pudeur que son éducation catholique lui avait transmise, et à «affronter les manifestations de la jalousie», un sentiment qu’elle n’arrivait pas à comprendre vu son irréfutable nature de libertine. Si ce premier volet, intitulé «Le nombre», semble renvoyer à une énumération de ses partenaires sexuels, sachez que l’auteur l’ignore elle-même, vu sa préférence pour les séances à multiples partenaires. Pour ce qui est des détails, elle offre un cours sur la fellation avec des précisions quasi-scientifiques soutenues par les recherches (pratiques) qu’elle a faites au cours de sa vie. Millet interpelle cependant un lecteur compatissant lorsqu’elle exprime la douleur qu’elle ressent aux genoux quand elle s’y adonne.

Dans la foulée d’expériences qu’elle a connues, Catherine M. aurait tenté d’«élargir l’espace», c’est-à-dire, de faire place aux sentiments qui l’habitaient face, notamment, à l’absence de barrière sexuelle dans sa vie et face à l’idée d’avoir des enfants. Elle révèle tout, ne laissant aucune place à l’imagination du lecteur. Le récit est même ponctué de sous-titres qui annoncent les catégories de lieux dans lesquels Catherine M. a connu des expériences sexuelles. Serait-ce la preuve que la pudeur que nous inculque la société nous pousse à avoir de vives réactions face à une sexualité à ce point dénudée?

Le récit demeure frappant par sa nature révélatrice, et c’est sans doute pour cela que tout lecteur se verra porté à transformer ce texte narratif aux allures presque journalistiques en un roman érotique. Reste que ce récit n’est autre que le rapport que fait une femme, sans justification apparente, de tout ce qui se rapporte à la sexualité dans son existence. La simplicité de ses phrases et de ses images annonce une nouvelle ère dans la littérature, un partage sans frontières qui ne fait pas appel à l’anonymat pour se protéger. Après avoir scruté La vie sexuelle de Catherine M, il va sans dire que bon nombre de lecteurs apprécieront ces révélations sans pudeur.