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Mal leur en prit

Dans Le Ruban Blanc, le cinéaste Michael Haneke présente le sort de villageois secoués par des crimes énigmatiques et fait ainsi appel au jugement moral du spectateur.

Avec Le Ruban blanc, Michael Haneke a obtenu rien de moins que sa troisième Palme d’Or à Cannes. Le jury récompense ici une démarche esthétique jamais vue chez le cinéaste viennois : un film d’époque en noir et blanc. Le neuvième film du réalisateur s’enligne néanmoins avec les thématiques morales qu’il avait déjà abordées dans ses oeuvres antérieures. Plutôt que de confronter le spectateur à des problèmes éthiques contemporains –chers à celui qui fut étudiant de philosophie et de psychologie–, Haneke remonte au début du XXe siècle pour dénoncer la rigidité des dogmes protestants.

Cette fois, c’est dans un village d’Allemagne du Nord que sévit le crime, là où pourtant toute dérogation est sévèrement châtiée. Mais attention : que les adeptes d’ intrigues policières s’abstiennent. Si la prémisse est similaire, le traitement du sujet va toujours à l’encontre des trames narratives prémâchées des blockbusters américains.

Ce que Haneke attend de la part du public, c’est une réaction à cette gifle que le film leur assène. Dans une narration qui évite de répondre à toutes les questions qu’elle soulève, l’expérience cinématographique à laquelle Haneke nous convie va au-delà du simple divertissement pour se faire moment de réflexion.

Alors que le réalisateur égrène les indices auxquels il faudra tenter d’attribuer un sens, la caméra s’infiltre dans les cellules familiales, s’ajoutant à la narration d’un instituteur qui nous rapporte les faits plusieurs années plus tard.

Parmi la distribution irréprochable se distingue particulièrement Burghart Klaussne qui incarne un pasteur au stoïcisme déroutant, sous la férule duquel évolue le village. Imposant ses dogmes aux adultes et enfants confondus, celui-ci noue au bras et aux cheveux de sa progéniture un ruban blanc, couleur de l’innocence, pour les garder sur le droit chemin. Cette éducation portera-t-elle ses fruits ? Le monde des enfants, qui semblent se déplacer en un clan mené par l’aînée du pasteur, reste insondable. Les huis clos entre adultes et les scènes familiales abondent. Par contre, l’interaction entre les enfants reste largement reléguée à l’imaginaire.

Le public demeure sur ses gardes tandis qu’avance l’intrigue, mais le coup de théâtre dont on sait Haneke capable ne viendra pas. Il se consacre à bâtir une atmosphère écrasante, palpable : il opte à cette fin pour un montage dénué d’artifices et une trame sonore se limitant au bruitage naturel. Le récit émerge ainsi du noir et blanc et de la narration linéaire, auxquels s’ajoutent des procédés contemporains. Pour qui serait attiré par des crimes encore plus implacables, davantage de rebondissements et un portrait de la France d’aujourd’hui, Caché (2005) est à voir d’abord. Le spectateur doit y scruter encore davantage l’image en quête de réponses, et qui s’est déjà prêté à ce jeu saura d’autant plus apprécier l’univers lugubre du Ruban blanc.


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