L’erreur boréale, prise 2
10 novembre 2009
La dérivation de la Rupert met en question le modèle Hydro-Québécois

Je feuilletais béatement mon journal (papier!, eh oui je suis une récalcitrante technologique à mes heures) lorsqu’entre deux bouchées de Müslix, mon attention a été attirée par ce petit titre, camouflé en page XX: «Hydro-Québec dérive la Rupert aujourd’hui». «Aujourd’hui», c’était samedi dernier. C’est donc chose faite: l’une des dernières grandes rivières sauvages du Québec n’est plus. Pas de retour en arrière possible, car une fois que les vannes du barrage ont été fermées sur cet impétueux cours d’eau (un débit de 900 m3/s, ça fait beaucoup d’eau!), une superficie de 346 km2 sera inondée, et l’ensemble des systèmes hydrographique et écologique de la région s’en trouvera affecté irréversiblement.

Noire ou verte, l’hydroélectricité?

Ce caractère irréversible a de quoi troubler, puisque la déviation de la rivière Rupert, qui est la troisième phase du grand chantier de l’Eastmain-1-A–Sarcelle–Rupert, n’est pas sans soulever la controverse. Cette énergie que le premier ministre Jean Charest qualifie de «propre, renouvelable et non dommageable pour l’environnement» l’est-elle vraiment? Difficile à dire, puisqu’au Québec, aucune étude d’impacts globale n’a été effectuée –signe pour le moins inquiétant de la croyance aveugle de nos décideurs en cette forme d’énergie qui alimente 97% des besoins de la province. En termes absolus, il est impossible de trancher puisque nous ne connaissons pas les impacts cumulatifs sur la totalité du cycle de vie des projets hydroélectriques, dixit Éric Duchemin, professeur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. Ses études, portant notamment sur la quantité de gaz à effet de serre (GES) qui s’échappent des réservoirs, concluent néanmoins que les aménagements hydroélectriques sont des émetteurs nets de GES: 10 millions de tonnes en 2004, soit 10% des émissions québécoises, pourtant comptabilisées nulle part dans le bilan de la province. Pas aussi propre que nous le laisse entendre notre «grand bâtisseur» de premier ministre…

En termes relatifs, toutefois, la donne est toute autre, puisqu’il est indéniable que l’électricité produite par les turbines des barrages émet beaucoup moins (jusqu’à 85%) de GES que celle émanant de la combustion du charbon, du mazout ou du gaz naturel. Sa couleur dépend donc du contexte macro-économique: si l’hydroélectricité vient remplacer une énergie qui aurait autrement été produite par la combustion d’énergies fossiles, on peut alors la qualifier d’énergie verte en raison des émissions évitées. Toutefois, il ne faut pas que cet avantage comparatif vienne occulter le fait que l’hydroélectricité est un émetteur net de GES, et ne peut donc être mise sur un pied d’égalité avec des mesures d’efficacité énergétique et avec l’éolien dans la lutte contre les changements climatiques. Et c’est sans parler des nombreuses conséquences sur les écosystèmes: pollution des eaux au mercure, fragmentation de l’habitat naturel, appauvrissement de la biodiversité, etc. La donne a donc changé depuis les années 1960 où la construction de grandes centrales était la voie toute indiquée pour propulser l’économie et la société québécoises dans la modernité. Mais le gouvernement du Québec et Hydro-Québec, qui semblent avoir érigé l’hydroélectricité en profession de foi, oblitèrent ces nouvelles données.

Éco…nomique?

Ce qui est d’autant plus troublant, c’est que le projet Rupert, s’inscrit dans un plan de développement beaucoup plus large dont les effets globaux –environnementaux comme économiques– n’ont jamais été évalués. Les études d’impacts produites par Hydro-Québec sont morcelées rivière par rivière, ne permettant pas d’évaluer la justesse du plan d’ensemble. Or, le gouvernement Charest accumule les annonces de nouveaux projets à un rythme effréné: Rupert, Romaine, Petit-Mécatina, ainsi qu’une multitude de petites centrales privées. La commission d’enquête sur la Romaine a établit qu’en quinze ans, le nombre de rivières harnachées sur la Côte-Nord a augmenté de 400%! Et la commission dresse un portrait plutôt sombre de la santé biologique de la région, grandement affectée par ces projets qui n’offrent à l’économie locale que des emplois temporaires, qu’il faut constamment recréer, dans une inlassable fuite en avant économique.

Pendant ce temps, notre principal marchécible, les Etats-Unis, refuse toujours d’inclure l’hydroélectricité dans ses programmes de développement des sources d’énergie renouvelable. Avec le «Renewable Energy Production Incentive» d’Obama, les autres filières d’énergie propre, comme le solaire, l’éolien et la géothermie sont subventionnés à la hauteur de 1,5 ¢/kWh. Alors que les Américains prévoient de réduire leurs importations et d’investir massivement dans l’efficacité énergétique et dans les énergies vertes, le Québec a choisi de mettre tous ses oeufs dans le même panier en se sur-spécialisant en hydroélectricité.

L’obsession du gouvernement Charest pour l’hydroélectricité ressemble davantage à une idéologie qu’à un véritable projet de développement pour le Québec. Certes, notre expertise en la matière est une force et reste un vecteur de développement, mais cela ne signifie pas qu’on doive toujours continuer à faire ce que l’on sait faire sans se poser de questions. La modernisation du Québec s’est bâtie avec Hydro-Québec, et cinquante ans plus tard, son avenir est intimement lié à l’adaptation de la société d’État aux nouveaux paradigmes de notre ère.