Flagrant délit de tendresse
22 septembre 2009
ÉPISODE 3

«Dear student,

I would strongly advise you to attend the Library Orientation tours & Workshops offered by the McLennan library staff, especially “Get Started” and “Find the Right Stuff.” Unfortunately, due to my busy schedule I may not help you with it myself.

Cheers.»

«I was lucky Emma was there for me», se dit-elle en cliquant sur le bouton «envoi». Sans son amie, elle aurait pu commettre un énorme faux pas compromettant sa carrière universitaire. Elle pousse un soupir de soulagement dans lequel transparait tout de même une pointe de regret. S’emballer pour un freshman avec un accent… délicieux.

* * *

Après avoir cherché pendant deux semaines comment accéder à son courriel McGill, il ouvre enfin sa boîte de réception. Entre divers communiqués du SSMU et de sa faculté, il voit son nom. Il clique précipitamment sur le message, son cœur battant plus rapidement que la batterie dans «I was made for loving you» de Kiss. Quelques instants plus tard, le choc brutal de l’écran de son laptop contre le clavier se répercute dans la banlieue environnante.

* * *

Le bruit monotone des rayons électroniques du sixième étage de la bibliothèque se fait entendre une fois de plus. Le chemin ouvert, il s’avance entre les rayons et tente de localiser le livre de Hegel qu’elle a mentionné à la dernière conférence. «Il faut ce qu’il faut quand on veut séduire une femme», pense-t-il. Alors que ses yeux se promènent sur les rayons, son pied se bute contre un livre qu’on a vraisemblablement égaré.

Justine ou Les malheurs de la vertu, lit-il distraitement en ramassant le bouquin. Il lève la tête et entrevoit une chevelure flamboyante qu’il croit reconnaître. Il la suit, envoûté par la lumière qui danse dans les boucles couleur de feu.

Arrivé au bout de la rangée, une main agrippe son poignet. «Follow me.» Sa main, chaude et humide sur son poignet, le tire jusqu’à l’aire de classement. «On doit parler. I can’t stand this anymore», chuchote-elle en posant délicatement son cartable par terre.  C’est alors qu’elle voit le livre qu’il tient toujours entre son bras et son torse. «Sade!», dit-elle à bout de souffle, d’une voix où se mêlent surprise et excitation. Elle l’empoigne alors violemment par la nuque et colle ses lèvres passionnément sur les siennes, sa langue se frayant un chemin dans sa bouche. Succombant au désir, il jette Sade et son sac par terre, l’empoigne par les hanches et la retourne contre l’abreuvoir. Délaissant ses lèvres, il parcoure son cou, sa nuque et le haut de sa poitrine de sa bouche. Les yeux entrouverts, se délectant de ses étreintes, elle lui pétrit la nuque de ses doigts. C’est alors qu’elle entend un homme se racler la gorge. Elle ouvre les yeux et voit une silhouette un peu trop familière tourner le coin. «Oh my… would it be?…» Elle se dégage de ses bras, saisit son cartable et s’enfuit vers les ascenseurs.

Déboussolé et refroidi par sa fuite imprévisible, il récupère son sac qui traîne dans le milieu de l’allée et reprend le livre. Il l’ouvre au hasard, curieux de savoir pourquoi ce bouquin inconnu a déclenché une vague de désir aussi forte chez elle. «…Rodin pénètre dans l’asile étroit des plaisirs; le même trône est, pendant ce temps, offert à ses baisers par sa gouvernante, l’autre fille le fouette autant qu’elle a de forces; Rodin est aux nues, il pourfend, il déchire, mille baisers plus chauds les uns que les autres expriment son ardeur…» Cela expliquerait-il…?