Sous l’enchantement de Gabrielle Roy
15 septembre 2009
Avec un hommage au Festival international de littérature, une édition définitive de ses oeuvres complètes et un colloque universitaire entièrement dédié à sa pratique de romancière, cet automne sera celui de Gabrielle Roy.

Il y a cent ans naissait à Saint-Boniface, au Manitoba, celle qui allait prendre la plume pour écrire Bonheur d’occasion. Cette histoire en est une de quête de bonheur, cadrée dans le monde ouvrier canadien français du quartier Saint-Henri d’avant-guerre. Depuis sa publication en 1945, le roman a fait son chemin dans les cours de français de la plupart des écoles secondaires québécoises. Avec une douzaine d’autres romans subséquents, une autobiographie, des essais et des contes pour enfants, l’œuvre de Gabrielle Roy est devenue l’une des plus importantes de la littérature canadienne du siècle dernier.

Un hommage dans ses mots

À cette époque où les anniversaires semblent se multiplier, où les commémorations de la fondation de Québec ou de la bataille des plaines d’Abraham inondent les médias, les célébrations du centenaire de Gabrielle Roy dépassent la simple évocation biographique. Les événements de cet automne, orchestrés conjointement par le Festival international de la littérature (FIL) et le Fonds Gabrielle Roy, visent plutôt à faire revivre l’œuvre en lui permettant de se dire elle-même, de vive voix, dans ses propres mots.

La pièce de résistance de cet hommage à Gabrielle Roy est sans conteste La Détresse et l’Enchantement, une mise en lecture de son autobiographie du même nom, parue en 1983 à titre posthume. C’est la comédienne Marie-Thérèse Fortin qui donnera à entendre ce récit empreint d’une grande sensibilité qui retrace le devenir de l’écrivaine, de son enfance manitobaine à ses années d’enseignement dans l’Ouest du Canada jusqu’à ses pérégrinations en Europe et, finalement, à son établissement au Québec à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

«Dans le cas de Gabrielle Roy, qui est extraordinaire, il n’y a pas eu de période de purgatoire ou d’oubli de son œuvre après sa mort. Je suppose que c’est à cause de La Détresse et l’Enchantement», avance François Ricard, professeur à McGill et auteur de plusieurs ouvrages sur l’écrivaine. Celui qui se coiffe avec humour du surnom de «M. Gabrielle Roy» sera d’ailleurs présent le 26 septembre prochain à la bibliothèque Georges-Vanier, dans Saint-Henri, pour une rencontre littéraire organisée dans la foulée du FIL. Le quartier s’animera en outre avec deux expositions inspirées par les œuvres de l’écrivaine et la projection de l’adaptation cinématographique de son premier roman, Bonheur d’occasion. Quoique le long métrage de Claude Fournier date quelque peu, il vaut la peine de faire un tour à la Maison de la culture Marie-Uguay pour le visionner, ne serait-ce que pour s’amuser de la réalisation qui verse parfois dans le mélodrame.

Enfin, l’heure du lunch au FIL sera comblée avec les Midis littéraires, une série de rencontres quotidiennes à la Salle des jeunesses musicales du Canada sur l’avenue Mont-Royal. La formule a changé cette année pour se consacrer uniquement aux œuvres de Gabrielle Roy. Du 21 au 25 septembre, certaines de ses plus belles lignes résonneront grâce à cinq comédiennes de talent qui se relaieront au micro. Parmi elles, on retrouve Françoise Faucher, Sylvie Drapeau et l’interprète de Florentine dans le film Bonheur d’occasion, Mireille Deyglun.

L’art de la romancière

Ces événements destinés au grand public se doublent d’un volet universitaire tenu entre les murs de McGill. Le Fonds Gabrielle Roy, dont François Ricard est un des gestionnaires, a fait appel à plusieurs chercheurs internationaux pour organiser un colloque d’envergure les 21, 22 et 23 octobre prochains. «Gabrielle Roy est une auteure qui se prête à l’étude par des professeurs ou des étudiants à l’étranger qui ne sont pas trop au courant de l’histoire, et du contexte, de la culture canadienne, explique François Ricard. Comme c’est une auteure –entre guillemets– plus universelle, elle est très étudiée à l’étranger et très traduite.» Sur 60 propositions de communication reçues, les organisateurs en ont retenu une douzaine. À celles-ci s’ajoutent certains universitaires qui n’ont jamais étudié l’œuvre de Gabrielle Roy, mais qui ont accepté de se prêter au jeu sous l’invitation de François Ricard. Quelques textes seront repris dans un numéro spécial de L’Atelier du roman dès le mois de mars.

«C’est Gabrielle Roy comme romancière qu’on veut étudier. J’aimerais qu’on revienne à l’essentiel, c’est-à-dire à son art du roman, sa pratique, son travail de romancière», insiste François Ricard. L’orientation générale de ce colloque, auquel les étudiants pourront assister, vise à retourner à l’œuvre de fiction de Gabrielle Roy et à ce qui fait la singularité de son écriture. Pour François Ricard, la vision qu’ont les chercheurs de Gabrielle Roy est en train de changer. Depuis quelques années, les études abondent sur l’auteure, qui est le plus souvent abordée dans une perspective féministe, interculturaliste ou encore postcolonialiste. «Il y a moins d’études sur Bonheur d’occasion, même si c’est son livre le plus diffusé, et de plus en plus sur cette autre partie de l’œuvre, en particulier sur La Détresse et l’Enchantement, qui, après sa publication, a renouvelé la perception qu’on avait de l’œuvre de Gabrielle Roy», affirme-t-il.

Une édition définitive

L’automne verra également paraître les deux premiers tomes de l’édition dite «du centenaire» des œuvres complètes de l’écrivaine. Après Bonheur d’occasion et La Petite Poule d’Eau, en librairie dès le 22 septembre, dix volumes consécutifs seront publiés aux Éditions du Boréal dans les quatre prochaines années. Ce sont les œuvres complètes de Gabrielle Roy dans un sens bien précis que cette édition présentera. On n’y trouvera pas tout ce que l’auteure a écrit, de ses articles et correspondances à ses listes d’épiceries. Ce sont plutôt «les textes que l’auteure juge elle-même en fonction de sa volonté esthétique, sa volonté d’auteure, qu’elle juge comme étant d’elle», explique François Ricard. Le groupe de travail sur l’édition du centenaire n’a donc conservé que l’œuvre canonique, publiée du vivant de l’écrivaine.

C’est également dans l’établissement du texte que François Ricard et ses collaborateurs se sont efforcés de suivre la volonté de Gabrielle Roy. Alors que les éditions antérieures cumulaient les erreurs typographiques, cette édition a pour objectif de revenir à un texte fiable, basé sur la dernière version revue et corrigée par l’écrivaine. «Cette œuvre se montre comme une des plus considérables de la littérature québécoise et canadienne, soutient François Ricard, mais elle a circulé jusqu’à maintenant sous une forme qui ne convenait pas à son statut. On veut donner un texte de l’œuvre de Gabrielle Roy qui va traverser les siècles, sur lequel vont pouvoir s’appuyer non seulement le grand public lecteur mais aussi les chercheurs. Moi c’est toujours ce que j’ai eu en tête: publier une édition dont elle serait contente», confie-t-il.

Colloque Gabrielle Roy et l’art du roman, les 21, 22 et 23 octobre.
Édition du centenaire, les deux premiers tomes en librairie le 22 septembre.