Vert million
7 avril 2009
Le Délit vous présente à l'occasion de son cahier création annuel la nouvelle ayant remporté le 1er prix au concours littéraire du Département de langue et littérature françaises, édition 2009.

La dame est entrée dans mon bureau à 10h30. Elle avait rendez-vous à 11h00, mais elle avait décidé de venir plus tôt. J’avais à peine eu le temps de ranger. J’avais foutu mes mouchoirs dans la corbeille, placé ma tasse à café vide dans l’évier et rangé mes papiers dans un tas qui me semblait propre à côté du microscope. Elle sonne. Je la vois par la caméra de surveillance qui m’avertit des arrivées. Elle se regarde dans la caméra et ajuste son rouge à lèvres en grimaçant. Elle décroche le téléphone accroché au mur tout en se recoiffant de la main gauche. L’appareil sonne de mon côté. Je réponds.

-Bonjour, c’est Mme Walters, j’avais rendez-vous à 11h00.

Je raccroche en soupirant et j’appuie sur la sonnette qui déverrouille la porte.  Elle entre dans l’antichambre et j’ouvre avec une clé la lourde porte qui permet de pénétrer dans mon bureau. Je travaille dans un coffre-fort. Mon édifice au complet est un coffre-fort. On y entre par une porte tournante très chic en bronze donnant sur un carrefour au centre duquel se dresse la statue d’un ange portant un sceptre posée sur un grand piédestal en pierre. L’ange est fait de cuivre, mais avec le temps il s’est oxydé et il déploie depuis longtemps de grandes ailes vertes. Je le vois par ma fenêtre, comme j’ai vu, du haut du huitième étage, Mme Walters traverser le square à petits pas rapides dans un nuage de fourrure et de cuir vernis, crinière au vent, prête à me mordre. Un homme avait dû lui tenir la porte, elle l’avait dépassé sans le remercier, était passée près du gentil portier Ismaël sans lui sourire, était montée dans l’ascenseur et regardant vers le haut sans égard pour les miroirs et n’avait été nullement impressionnée par le grand corridor bordé de portes solides individuellement surveillées par des caméras qui se retournaient sur son passage. Elle n’avait eu qu’une moue dédaigneuse pour un câble qui tombait du plafond et une boule de poussière dans un coin. Nous sommes en rénovation.

-Vous voyez ces chaussures? me dit-elle.

Je regardai les pompes. Elle tourna son pied droit vers l’extérieur en l’avançant et se tint un instant en quatrième position de ballet. Elle avait des souliers de gratte-ciel. J’ai souvent pensé que plus les souliers d’une dame étaient hauts, plus le mari devait être riche et petit. Les souliers étaient d’un vert profond qui tirait sur le bleu avec une pointe de jaune. C’était une couleur extraordinaire que j’avais vue souvent, mais jamais sur des souliers. J’ai eu envie de les toucher. Elle retira son pied.

-Jolies, n’est-ce pas? Mon mari me les a ramenées des Émirats Arabes.

-Je vois. J’imagine que vous voulez…

-Oui. Qu’est-ce que vous me conseillez?

-Une émeraude, évidemment. Une émeraude de Colombie. Ce sont les seules à pouvoir se rapprocher de ce vert.

-J’en veux une grosse. C’est pour une bague.

-Je vais devoir m’y rendre moi-même.

-Ça m’est égal, tant que je l’aie à temps pour le bal bénéfice.

-Quand est-ce?

-Dans deux semaines.

-Impossible. Quand même je trouverais une telle pierre, qui pourra la monter sur une bague en si peu de temps?

-C’est à vous de trouver. C’est pour ça que je vous paye, mais vous connaissez mes conditions. Si je n’ai pas reçu ma bague dans mes délais, je ne paye rien et vous considérerez votre voyage au Brésil une vacance forcée.

-Colombie, une émeraude de Colombie.

Je la déteste. C’est ce que je me dis chaque fois.

-J’accepte.

-Évidemment, vous acceptez. Je repasserai dans deux semaines.

-Deux semaines…

Elle tourna les talons. Je l’écoutai s’éloigner dans le corridor. Je ne me détendis que lorsque que j’entendis la cloche de l’ascenseur. Alors, je courus ouvrir la fenêtre pour évacuer les vapeurs toxiques de son parfum. Je passai ma main dans mes cheveux et jetai un coup d’œil autour de moi. Ma valise; non, les billets d’avion; non, appeler Joaquin à Bogotá et l’avertir de mon arrivée.

Les vingt-cinq heures suivantes s’embrouillent dans un tourbillon de questions, d’uniformes, de papiers et d’étampes. Je récupère ma valise du carrousel et je franchis les portes automatiques. Une foule se masse le long de la barrière des arrivées. Parmi elle, une multitude d’hommes tiennent des cartons indiquant «taxis officiels». Ils se tiennent près de voitures non identifiées et reluquent les touristes.

Bienvenido a Bogotá señora.

Joaquin est mon contact en Colombie. C’est grâce à lui que j’ai accès aux milieux exclusifs dans lesquels s’échangent les pierres de prix, en-dehors de celles qui sont trouvées par chance dans les marchés autour des mines ou vendues à des prix dérisoires sur la rue par des marchands qui ne connaissent pas la valeur de leur marchandise. Il peut sembler inconcevable de débourser un million de dollars américains pour une pierre grosse comme une noisette, mais le vert est la couleur de l’envie, une émotion insidieuse qui pousse en vous comme une mauvaise herbe et se propage. L’envie de posséder la pierre, de toucher sa surface lisse, de sentir son poids. L’envie de ceux qui la voient sur le doigt de quelqu’un d’autre et se disent : «Moi, j’en aurai une encore plus grosse, encore plus verte, encore plus pure». Enfin, le vert est d’abord la couleur de l’argent, mais transparent.

Sur une table blanche, un homme dépose une boîte dans laquelle se trouvent classées une cinquantaine de petites enveloppes portant des numéros sur le coin supérieur droit. Je sors ma loupe de poche et mes brucelles. L’homme déplie cinq enveloppes, que l’on nomme des plis. Sur un plateau blanc creusé au centre d’une rainure triangulaire, il dépose, une à une, en les tenant de la pointe de ses brucelles, les émeraudes. J’approche la lampe de la table. J’observe l’éclat et la couleur de chaque pierre précieuse. La première sélection est trop grise. Je secoue la tête. On m’en présente une autre dizaine. La septième pierre attire mon regard. Joaquin aussi l’a remarquée. Je la soulève entre mes pinces et je l’examine à la lumière à travers ma loupe. Aucun défaut. Elle est parfaitement claire. Je la tends à Joaquin. Il la scrute minutieusement de tous les angles, puis il la laisse tomber dans sa paume, la soupèse et la pose à l’envers sur le dos de son autre main comme on fait pile ou face. Il la replace dans le plateau. Je me lève et je serre la main de l’homme.

Gracias, je vais attendre.

Je refuse de faire affaire avec un faussaire. Les pierres précieuses sont surtout magnifiques parce que l’on trouve en elles des traces de leur passage dans la terre. Chaque gemme a son histoire. Une pierre trop claire est aussi louche qu’une personne sans passé. Nous irons donc directement à la mine.

Une goutte de sueur longe ma nuque. Je l’essuie en appliquant de la crème solaire. De la poussière entre dans le véhicule tout terrain par les fenêtres. Je descends du 4×4 en m’étirant. Joaquin claque la porte du côté passager et me fais signe de le suivre. Notre chauffeur surveille la voiture. Il allume la cigarette que lui a offerte Joaquin en s’appuyant contre une portière. Le marché se dessine deux cent mètres plus loin. Il longe une falaise au bas de laquelle coule un ruisseau d’eaux souillées. Avec de l’eau jusqu’aux mollets, hommes, femmes et enfants s’occupent à filtrer les rebus de la mine d’émeraudes à la passoire. Un chemin de terre sépare les étalages. Des toiles disparates sont tendues au-dessus d’une quantité impressionnante d’objets disposés dans des étalages conçus pour en contenir le plus possible dans le moindre espace. Papier de toilette rose et poulets vivants se côtoient comme s’il n’y avait pas de combinaison plus logique. Joaquin m’entraîne vers une autre allée où se trouvent soudainement de nombreux gens comme moi, bien habillés et rouges de coups de soleil, qui marchandent avec les vendeurs de grosses pépites vertes. Je n’ai jamais vu tant d’émeraudes. J’en prends une entre mes doigts. Elle a la taille d’une truffe au chocolat. C’est une pierre d’un vert démentiel qui sent la menthe fraîche et goûte la lime. Un coup de feu. Je suis accroupie. Des cris se dégagent du ravin. Des hommes armés s’approchent à la course. Joaquin m’agrippe par le tissu de mon chandail. Il faut fuir. Notre chauffeur a jeté sa cigarette et démarré le moteur. Nous atteignons notre véhicule hors d’haleine et nous tapissons à l’arrière. J’ouvre ma main et y aperçois l’énorme émeraude. Je l’ai volée.