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17 février 2009
Ô Pâté chinois!

Les soupers potluck suscitent toujours chez moi un enthousiasme particulier: l’esprit de collaboration, de même que la variété et l’originalité des mets placés sur la table, font de l’événement un buffet spécial et des plus chaleureux. C’est donc avec joie que j’ai accepté l’invitation d’une amie à un souper potluck entre mcgillois, organisé à l’occasion de sa dixième année au Canada. La personne en question étant originaire de l’Asie, j’ai proposé, avec une intention exclusivement humoristique, d’apporter un bon plat cuit au four bien de chez nous: le pâté chinois. La blague a été bien reçue et j’étais fière de mon coup, mais quelle n’a pas été ma surprise d’apprendre que ma proposition était sérieusement acceptée. Moi, apporter du pâté chinois à un 7 à 9? J’ai voulu me désister, mais la recette tout en étages était en demande. Un peu mal à l’aise à l’idée apporter chez des amis un bon plat de «steak, blé d’inde, patates» avec une grosse bouteille de ketchup, j’ai parallèlement commencé à ressentir un soupçon de fierté: j’étais parmi les seuls invités originaires du Québec et j’apportais modestement un plat typiquement québécois pour le faire découvrir à des amis venant du reste du Canada. J’ai donc fait mes recherches pour pouvoir l’introduire comme il se doit.

En décembre 2007, Fabien Deglise publie dans Le Devoir un article intitulé «Le noble pâté», dans lequel il rend hommage au «plat national des Québécois»; le titre est accordé au délicat mets à la suite d’un sondage effectué auprès des familles de la province. Évidemment, si l’on se fie aux réactions des lecteurs du journal, le repas choisi ne fait pas l’unanimité: qu’en est-il de la tourtière, par exemple? Cependant, nul ne peut nier la popularité du repas tricolore.

S’il ne fait point de doute que le pâté chinois se retrouve souvent sur les tables du Québec, ses origines sont moins faciles à cerner. L’histoire la plus populaire va comme suit: «À l’époque, les ouvriers [du Canadien Pacifique], surtout d’origine asiatique, y étaient nourris, dit-on, uniquement de bœuf haché, de pommes de terre et de maïs, créant ainsi, par la force des choses, un assemblage désormais unique nommé en leur honneur», écrit Deglise. Certains situeraient ses origines dans une ville du Maine nommée South China, alors que d’autres soutiennent que le plat vient bien du Québec, mais que ses premières versions contenaient un ingrédient qui rappelait l’Asie: le riz. Il semble que le riz constituait les couches inférieure et supérieure du plat, la couche du centre étant consacrée à la viande. Enfin, on rapproche souvent la recette de la shepherd’s pie des Irlandais et du hachis parmentier des Français, mais l’énigme étymologique reste alors entière. Le récit de l’ajout du maïs à la recette constitue, quant à lui, un autre mystère.

Quoi qu’il en soit, l’histoire du pâté chinois est loin d’être dépourvue d’intérêt. Une chose est certaine: notre cher plat national, si réconfortant pendant la moitié la plus froide de l’année, n’a pas été négligé au potluck, au plus grand bonheur –et au plus grand soulagement– des Québécois présents. La «Québec version of shepherd’s pie», comme elle fut appelée toute la soirée par les invités venant du reste du Canada, s’est bien mariée avec la poutine, les egg rolls et les desserts à l’érable, mais la tradition québécoise de noyer le plat dans le ketchup, elle, n’a pas fait l’unanimité.