Wall Street: fonds vautours et services secrets
3 février 2009
Benoit Perron révèle les tractations troublantes des «banquiers de l’ombre».

Benoit Perron, animateur des émissions Zone de Résistance (CISM 89,3 FM) et l’Éconoxydable (CIBL 101,5 FM), présentait mercredi soir dernier sa 65e conférence où il traitait, comme à l’habitude, de sujets souvent qualifiés de part et d’autre de «théories de conspiration».  En l’occurrence: les tractations secrètes de ceux qu’il appelle «les banquiers de l’ombre, [les] maîtres illusionnistes de l’économie casino». «Faites vos jeux, rien ne va plus pour la classe moyenne», lisait-on sur l’annonce de l’événement collée à la porte d’une petite salle de cours de l’UQÀM, où il a révélé de surprenantes et souvent troublantes informations à un petit auditoire de quatorze personnes.

M. Perron a discuté pendant près de trois heures des innombrables imbrications entre les fonds de couverture spéculatifs ou hedge funds, les plus grands magnats de la bourse, les grandes corporations et les services secrets américains. Organigrammes à l’appui, il expose méthodiquement et de façon convaincante l’ubiquité dans les marchés d’un seul et même groupe d’investisseurs, de directeurs d’entreprises, d’avocats et de politiciens.

Les liens gordiens
Un exemple parmi plusieurs: le groupe spéculatif Cerberus Capital Management LP, fondé en 1992 à Wall Street, deviendra actionnaire majoritaire de corporations telles que Air Canada, Remington Arms (fabricant d’armes à feu) et Canwest Global Communications. Quelques-uns des conseillers influents de Cerberus: Dan Quayle, ancien vice-président des États-Unis sous George Bush père ainsi que John Snow, ex-secrétaire au trésor de George Bush fils. Quelques-uns des avocats canadiens de Cerberus: Brian Mulroney, Yves Fortier et Michael Fortier, ancien sénateur nommé par Stephen Harper, membre (non-élu) du cabinet Harper et candidat conservateur défait dans Vaudreuil-Soulanges à l’élection fédérale de 2008. Siégeant sur le conseil d’administration de Cerberus: George Kollitides, un des directeurs de la National Rifle Association aux États-Unis. «Vous voyez les liens gordiens?», demande M. Perron avant de passer à la prochaine cible: Atticus Capital LLC, firme actionnaire de GM, Boeing, Apple, Google, Microsoft, et Teilhard Technologies, une compagnie d’informatique fondée en 1998 à Calgary. Sur le conseil d’administration de Teilhard: Brian Mulroney, encore une fois. «Comme une métastase, comme un cancer, il se répand partout», dit-il au sujet de cet ancien premier ministre, qui siège aussi au C.A. de la compagnie canadienne Barrick Gold. Cette dernière a intenté l’an dernier une poursuite de six millions de dollars contre la maison d’édition québécoise Écosociété, alors que elle-ci s’apprêtait à lancer un livre intitulé Noir Canada qui accusait certaines compagnies canadiennes, dont Barrick Gold, de violations des droits de l’homme dans leurs opérations africaines, avec l’aide et l’assentiment d’Ottawa.

Portes tournantes et conflits d’intérêts.

Providence Equity Partners LLC (PEP), un fonds d’investissement spécialisé dans les médias, fait l’acquisition de AT&T Canada, Warner Music Company et Metro-Goldwyn-Mayer. «Un des actionnaires principaux de PEP: Michael K. Powell, fils de l’ancien secrétaire d’État Colin Powell et ancien président du Federal Communications Commission des États-Unis,» a précisé M. Perron. «Les portes tournantes: aucun conflit d’intérêt là-dedans,» ajoute-t-il avec plus qu’une pointe d’ironie. «Ceux qui voient des conflits d’intérêt se font des illusions.»

Cette histoire n’est pas sans rappeler celle de Philippe Couillard, neurochirurgien et ministre québécois de la Santé de 2003 à 2008. Deux mois après avoir démissionné de ses fonctons de ministre, en juin dernier, il devenait partenaire du fonds d’actions privé Persistence Capital Partnership (PCP), destiné à «offrir une plus-value marquée du capital à long terme, en identifiant et en poursuivant des occasions d’investissement intéressantes dans le secteur canadien des soins de santé», selon le site Internet de l’entreprise. Qui plus est, il a été nommé chercheur principal en droit de la santé à McGill, un nouveau poste qu’il occupe depuis le 1er janvier 2009. Aucun conflit d’intérêts possible selon la rectrice Heather Munroe-Blum, qui avait dit ne pas être «fanatique d’allégations» lors de la réunion du conseil de l’AÉUM le 15 janvier dernier, en spécifiant aussi que l’administration avait examiné l’affaire pour écarter la possibilité d’éventuels conflits. Néanmoins, le commissaire provincial au lobbyisme, André Côté, a annoncé le 8 janvier dernier la tenue d’une enquête sur cette affaire.

Fonds d’investissements et services secrets
En 1999, George Tenet, alors directeur de la CIA, fonde le fonds d’investissement In-Q-Tel. «Je pourrais faire une conférence juste sur In-Q-Tel», dit M. Perron. En février 2003, l’agence fédérale Defense Advanced Research Project Agency (DARPA) crée l’agence fédérale Information Awareness Office (IAO) qui démarre ensuite le projet Total Information Awareness (TIA), qui procédera ensuite selon M. Perron à l’ouverture de dossiers secrets sur 300 millions d’Américains. Le congrès américain, jugeant le projet trop controversé, ordonnera la même année la fermeture du IAO et la cessation du projet TIA. «TIA était l’équivalent moderne de Cointelpro, le programme du FBI qui, de 1955 à 1975, épiait tous les mouvements de désobéissance civile aux États-Unis, notamment les Black Panthers», commente M. Perron.

Dès le printemps 2004, un des principaux actionnaires de In-Q-Tel, James Breyer, s’associe à un certain Mark Zuckerberg pour lancer Facebook. Perron explique: «L’opinion publique s’était énervée, alors on repart le programme sous un autre nom, comme il arrive tellement souvent dans ces milieux-là.» En 2006, le fonds spéculatif Greylock Venture Capital, dont l’associé senior est Howard Cox (analyste à la défense de 1968 à 1971 et directeur de In-Q-Tel), investit 27,5 millions de dollars dans Facebook, un réseau social Internet dont le but est de «faciliter le partage d’informations». Pour évaluer les implications de cet énoncé, nul besoin de chercher plus loin que la propre politique de confidentialité de l’entreprise: «[…] nous pouvons être amenés à partager un compte ou toute autre information que nous estimons nécessaire pour être conforme à la loi, protéger nos intérêts ou nos biens […] ou pour prévenir tout préjudice corporel imminent. Ceci peut inclure le partage d’informations avec des entreprises, des juristes ou des instances gouvernementales.» «Chers participants, pour moi, la cause est entendue, Facebook est né d’un programme secret: le Scalable Social Network Analysis du DARPA. Ce qu’ils veulent, c’est de l’information, et plus ils en ont, mieux c’est. […] En plus, vous la leur fournissez telle quelle», dit M. Perron en montrant la page officielle du DARPA dont le slogan est «scientia est potentia» et le logo, une pyramide du sommet de laquelle un oeil épie un globe terrestre.

Théorie ou conspiration? «Après ce soir, vous allez avoir des millions de questions», avait averti M. Perron au début de la conférence. Toutefois, ces recherches approfondies, dont l’information contenue pourrait être dure à intégrer pour les non-initiés, ressemble plus au travail acharné et méticuleux d’un crack avide de vérité que celui d’un «parano» déconnecté de la réalité.