Chroniques | 3 février 2009
Le pléonasme de la femme-objet

Le mot est tapissé sur toutes les lèvres des groupuscules féministes: l’image de la «femme-objet», véhiculée par la publicité ou la pornographie, est «dégradante». Jamais n’aura-t-on mieux fait honneur au vieux Immanuel Kunt: depuis sa Critique de la raison pute, l’homme – et la femme! – «fin en soi» ne sont toujours pas passés de mode.

Que l’on se repente. Si vous allez à la SAQ, et que votre seul intérêt envers le commis réside dans sa capacité à vous faire payer pour votre vin, vous êtes un pécheur, et de mauvais thon de surcroît: vous avez instrumentalisé un autre homme. Vous réalisez bien entendu le ridicule d’une telle proposition. Et dès lors, pourquoi se formaliser de l’instrumentalisation sexuelle? Faut-il ivoire la défense d’une société à mordre dans le fruit par pur plaisir, une injonction à rester pris dans l’émail du filet? Ce refus de la finalisation du vagin envers sa véritable utilité, la vidange du sperme, est un pachyderme intellectuel qui nous trompe. Il barrit tant de bière à nos yeux que nous en avons la pensée embouteillée. La consigne devrait être claire: l’ignorer.

Jeux d’emo et chiasme à part, les petites végétariennes qui s’indignent devant la crudité de l’image sexuelle devraient s’ouvrir les veines avec les tessons de cette bouteille que je vais éclater. Je vous le dit de but en blanc: il ne manquerait après cela qu’un objet (de sperme) pour que la figure (de style) soit complète.

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L’idée généralement reçue veut que le bar de danseuses ou la publicité aguichante présentent une image «brute», «crue», de la femme. Cette image, démunie de raffinement et d’enrobage serait porteuse de la différence entre érotisme et pornographie. L’érotisme ferait appel à la sensualité dans son entièreté, au désir dans son expression «totale», tandis que la pornographie se contente d’exprimer un lien direct – moins noble – entre l’organe génital et l’objet de désir. – Or Roland Barthes, toujours lucide, soutient que c’est exactement l’inverse qui se produit. La danse et le strip-tease ont plutôt l’effet contraire: ils ont pour but de masquer, dans le geste continu du dévoilement, le malaise de la société bourgeoise face à la nudité du corps inscrite dans une fixité, qui ferait du spectateur un voyeur. Même chose pour la publicité: le prétexte commercial détourne le corps féminin de sa fonction première, en lui conférant toute la latitude requise pour être dévisagé dans la quiétude de la morale bourgeoise. Ainsi, ce n’est pas le marketing qui instrumentalise la femme: c’est le marketing qui s’épuise dans la représentation de la femme, jusqu’à donner l’illusion qu’il la présente de façon crue et obscène, alors même que l’intelligibilité de l’image relève avant tout de présupposés établis par l’ordre bourgeois. On aimerait nous faire croire que l’on devient voyeur en regardant la «plotte» étendue sur le char; on l’est certes, mais il n’y a rien de «primaire» là-dedans. On contemple plutôt les «essences» fabriquées par le matraquage publicitaire.

Tant de féministes se veulent «rebelles». Mais pour qu’une indignation soit fructueuse, elle doit avant tout reconfigurer les termes du problème, et non pas en faire le jeu. C’est ici le paradoxe: je m’indigne devant la naturalité primitive d’une image, alors que ce sont les modes de production de l’image auxquels je dois m’attaquer. Disons autrement: le christianisme développe un malaise généralisé envers le corps qui retentit à travers les siècles; la morale bourgeoise reprend ce malaise, en masquant toute nudité derrière un prétexte, jusqu’à ce que le prétexte s’efface dans la représentation photoshoppée. Que l’on s’en indigne: les sources du malaise ne se tarissent pourtant pas. C’est Nietzsche qui disait: «Les féministes sont des trois-quarts-de-chrétiens».