Chroniques | 3 février 2009
À l'ère du mp3

Les lecteurs les plus assidus se rappelleront l’exercice que je leur avais proposé à l’occasion de ma toute première chronique: je vous avais demandé de classer toutes vos chansons selon le nombre d’écoutes, pour vous montrer qu’une quantité insoupçonnée d’entre elles n’avaient même pas été écoutées une seule fois! Un des facteurs principaux expliquant ce phénomène – en plus de cette paresse et de cette lâcheté qui nous guettent dès que la possibilité de sortir ne serait-ce qu’un iota de notre confort habituel se présente – est la nouvelle façon dont nous acquérons notre musique aujourd’hui: le téléchargement massif.

Dans un monde idéal – du moins du point de vue de l’ADISQ et des autres représentants de l’industrie – le consommateur achète un disque compact, puis en grave les fichiers sur son ordinateur, pour ensuite pouvoir les écouter sur son lecteur portable. Or, bien que cette méthode soit évidemment toujours présente aujourd’hui, le mode d’acquisition privilégié par un nombre grandissant d’auditeurs est le téléchargement. Les avancées technologiques des dernières années ont permis le partage de fichiers toujours plus nombreux et, surtout, toujours plus volumineux. On ne se contente plus de télécharger des chansons, on télécharge des albums, voire des discographies complètes. La situation devient parfois ridicule, comme cette fois où votre humble serviteur – car, chers lecteurs, moi aussi j’ai péché – a téléchargé la discographie complète de Philip Glass (plus de quarante disques!), pour se rendre compte que ce n’était pas à son goût et finalement tout effacer. Si l’on continue de s’interroger sur le lien qui existe entre la popularité des logiciels de téléchargement et la baisse des ventes de disques, la refonte du système de distribution de musique demeure une nécessité pressante. Comment adapter ce système aux nouvelles technologies, tout en assurant la juste rémunération des artisans de la musique?

Une première solution, du moins aux États-Unis, a été de poursuivre en justice quelques-uns des utilisateurs de ces logiciels de partage de fichiers pour leur imposer des amendes de plusieurs milliers de dollars. En plus d’être inefficace et particulièrement peu rentable d’un point de vue financier, cette méthode a eu pour conséquence de donner une très mauvaise image à l’industrie du disque, surtout chez cette nouvelle génération de jeunes qui n’arrive pas à concevoir comment une activité aussi répandue et banale que le téléchargement de musique peut être illégale.

Le moyen de distribution qui a pris le plus d’essor ces dernières années a été les magasins en ligne tels iTunes, qui donnent accès à une bibliothèque de chansons aux proportions gigantesques, à un prix très abordable. Si cette solution est définitivement un pas dans la bonne direction, elle ne règle pas le problème du téléchargement illégal. Certains utilisateurs continueront à se procurer de la musique gratuitement sur Internet, et ce même s’il existe d’excellentes alternatives légales.

Progressivement, de nouvelles méthodes de distribution font surface. Radiohead, lors du lancement de son plus récent album In Rainbows, permettait à ses fans de le télécharger pour le montant de leur choix. Trent Reznor, du groupe Nine Inch Nails, en plus d’offrir gratuitement son dernier album en ligne, vient de donner en téléchargement libre l’enregistrement vidéo de trois de ses spectacles en haute définition. Tout en offrant des alternatives gratuites à leurs fans, ces groupes offrent à ceux qui veulent bien payer de nombreux extras: matériel exclusif, livrets élaborés, vidéos… En plus de s’attirer l’attention des médias, les artistes qui osent innover de cette façon gagnent également la sympathie du public. L’avenir de la distribution de la musique n’en est pas un de répression; toute tentative en ce sens sera vouée à l’échec, et les internautes trouveront toujours un moyen de contourner les restrictions qu’on tentera de leur imposer. L’industrie du disque devra se faire une raison: les nouvelles technologies de l’information vont continuer d’influer sur son fonctionnement; son déclin n’en est encore qu’à ses débuts. Heureusement pour nous, les amateurs de musique, tout cela signifie aussi un contact plus personnel avec nos artistes préférés, ainsi qu’une production toujours plus riche et variée.