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Sans papiers d’identité

Lorsque vient le temps de définir ce qui, dans le Québec contemporain, est si typiquement « nous» ; ce qui, culturellement, serait un reflet adéquat de notre identité, j’avoue ressentir un profond détachement. La musique « folklorisante » de Mes Aïeux ou des Cowboys Fringants, si populaire auprès des gens de ma génération, laisse mon cœur de marbre, en plus de provoquer en moi un léger agacement, comme si j’assistais à un récital d’adolescents à la cabane à sucre. Au cinéma, les biceps et l’attitude virile de Patrick Huard, le nouveau roi des écrans québécois, ne sont au fond que ceux d’un clone de Bruce Willis disposant de peu de moyens techniques. Dans le domaine littéraire, je ne m’identifie ni à la plume de Marie Laberge –j’attendrai pour cela d’être une quinquagénaire frustrée–, ni à celle de Stéphane Bourguignon, dont les romans sur les difficultés masculines modernes réveillent en moi la féministe castratrice, pourtant bien cachée.

Bien sûr, j’entends déjà les accusations outrées des fiers Québécois, qui, tels de petits Victor Lévy-Beaulieu en herbe, pourront m’accuser de faire preuve de mauvaise foi dans les choix présentés. Je confesse ce crime-là. Mais prenons simplement le monde musical. Le groupe Mes Aïeux, mentionné plus tôt, ne représente évidemment qu’une toute petite part de la production musicale actuelle. Mais leur style volontairement nostalgique, celui de violons et de gigues, est probablement un de ceux considérés comme étant les plus caractéristiques du son québécois. Un de mes professeurs, homme au demeurant très sage, définissait la modernité comme le désir d’être de son temps. Le groupe Mes Aïeux a sans doute bien des qualités que j’ignore, mais, comme l’indique son nom, pas tout à fait celle d’être moderne. Y aurait-il alors un style québécois à la fois reconnaissable et actuel ?

Malajube est le meilleur exemple d’un groupe de musique francophone ayant réussi à obtenir un écho ailleurs que dans notre belle province. Ils innovent dans le domaine de la musique rock. Montréal est même mise de l’avant dans leur hymne le plus célèbre. Pourtant, ce ne sont sans doute pas leurs paroles qui leur ont valu la gloire, et leur style musical a probablement pu voyager en partie parce qu’il aurait pu naître en n’importe quel lieu branché.

Dans un monde où la nouveauté se diffuse et se crée en partie grâce aux grands centres anglophones, comment peut-on être moderne et posséder une identité culturelle propre ? Les canons du trendy sont conçus dans les grandes métropoles du monde, dont Montréal n’est pas encore partie intégrante. Est-on condamné à demeurer folklorique si l’on ne suit pas les codes culturels fabriqués à Londres et à New York ?

S’il n’est pas surprenant de voir que la musique de Madonna – et, bien sûr, de notre Céline nationale –, portée par des machines commerciales gigantesques, trouve des admirateurs aux quatre coins de la planète, il est plus étrange de réaliser comment, en parallèle, la culture des hipsters est tout aussi uniformisée. Dans les auberges de jeunesse, lorsque deux personnes branchées se croisent, il est fort à parier que leurs références seront presque identiques, même si l’un vient de Berlin et l’autre de Santiago. Grâce notamment à certains sites Internet américains, un groupe underground de Seattle a davantage de chances d’être diffusé à l’échelle internationale que les plus grandes vedettes de musique africaine. Le dernier groupe français à avoir obtenu une reconnaissance internationale importante, Justice, aurait aussi bien pu être originaire de Los Angeles ou de Sydney.

En un sens, la meilleure façon de traverser les frontières à l’heure actuelle est peut-être de ne posséder aucuns papiers d’identité.


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