Les bons sentiments
13 janvier 2009

Bien-aimés lecteurs, je ne doute pas que, dotés de sens tout aussi aiguisés que ceux de votre dévouée snob, vous n’ayez déjà constaté cet état de fait: les festivités de Noël sont propices aux réunions entre gens certes unis par les liens du sang, mais parfois un peu moins par ce que Goethe appelait «les affinités électives». Lors de ces rassemblements, trouver un sujet de conversation à la fois intéressant et inoffensif est un art que seuls les grands mondains de cette terre maîtrisent parfaitement. Ainsi, mes diatribes sur les hipsters qui paradent à McGill laissent relativement indifférente ma tante gardienne de prison à Kuujjuaq, tandis que ses propres commentaires sur les meilleures recettes de pâtes parues dans Coup de Pouce ne provoquent en moi qu’un vague désir de manger.

Il peut toutefois être de bon ton de parler cinéma lorsque vous cherchez à dissiper un silence prolongé. Après tout, qui n’aime pas, de temps à autre, plonger dans les plaisirs faciles du septième art?

Pour ceux d’entre vous qui aimez insérer des mises en abyme dans vos vies, un film sorti dans les cinémas il y a quelques mois pourra fournir maintes occasions de se réjouir lors des réunions de famille, même si Noël est désormais derrière nous. Un Conte de Noël, du réalisateur français Arnaud Desplechin, est une œuvre cinématographique déstabilisante et cruelle, qui dresse le portrait d’une famille rassemblée quelques jours durant pour une grande fête de la méchanceté. Ce qui aurait pu se contenter d’être le portrait d’une famille platement dysfonctionnelle prend des dimensions presque fantastiques par le raffinement dont font preuve les personnages dans la haine, par la grâce exquise et intelligente qu’ils mettent à se détruire les uns les autres, un sourire aux lèvres. Entre une référence à Hitchcock et une autre à la mythologie grecque, ce film complexe ne se laisse pas aisément saisir. Toutefois, si tout le sucre des bons sentiments étalés durant la période des fêtes finit par provoquer la nausée en vous, ce conte étrange et bizarre pourra constituer une formidable cure de cynisme.

Les bons sentiments, ce sont d’ailleurs eux qui dominent dans un des films les plus acclamés cette année, Slumdog Millionaire, de Danny Boyle. Après avoir découvert les beautés incompréhensibles de l’accent écossais et les ravages de la drogue avec Trainspotting, l’œuvre la plus célèbre du réalisateur, je croyais avoir droit à un peu de mordant pour cette fable indienne sur la chance et le destin. Hélas… Les personnages sont faits de carton-pâte –carton-pâte multicolore pour donner au tout un air exotique–, et évoluent dans un monde de bons (très bons) et de méchants (vraiment méchants). L’ensemble est rendu un peu plus cool par l’emploi d’une trame sonore mettant en vedette de grandes pointures de la scène urbaine, M.I.A. en tête. Seule à être restée de glace devant les aventures du petit Jamal, je me suis questionnée sur ma capacité à ressentir des émotions au sortir de la salle.

Toutefois, une conversation avec une de mes innombrables cousines m’a ouvert les yeux. L’extase que provoquait chez elle Edward, le vampire mormon de Twilight, m’a montré quel était le véritable ennemi. Un monde où même les vampires tentent de se battre contre les préjugés qui les accablent, se mettent au végétarisme et soupirent après les filles comme de pauvres emos, est un monde grugé, aseptisé par les bons sentiments. Au moins, après avoir visionné Slumdog Millionaire, ma jeune cousine pourra situer l’Inde sur la carte. Il faut savoir choisir ses combats. Slumdog Millionaire d’abord; Un Conte de Noël après…