Rien contre rien
7 octobre 2008

Après les débats télévisés à «tous contre un», la manifestation anti-conservateurs de dimanche dernier, et l’«artillerie lourde» dégainée par Gilles Duceppe à l’encontre de Stephen Harper au grand rassemblement du Bloc québécois ce même jour, le chef conservateur a raison d’essayer de s’amuser. Comme il l’a dit après le débat de mercredi soir, «j’ai tenté d’avoir un peu de fun, c’est difficile quand c’est quatre contre un.»

Soit. Et d’autant plus difficile pour celui qui a jugé opportun d’ouvrir un débat national avec une remarque aussi renversante que «le Canada n’est pas les États-Unis». De la rhétorique comme on n’en fait plus! La dynamique du lynchage bien installée d’entrée de jeu, le hasard a mal fait les choses quand il a désigné l’adversaire censé énoncer une qualité du premier ministre.

En effet, à part assortir son chandail à la couleur de sa cause, Elizabeth May du Parti vert n’a pas fait preuve d’une cohérence fabuleuse dans le reste de sa prestation. Ainsi nous a-t-elle appris que M. Harper a pour qualité principale d’être un bon père pour ses enfants, mais que ses principes mènent le pays à sa perte. À nous de faire le lien entre les deux propositions….

Gilles Duceppe, que nous savons bavard, a fondé ses interventions sur une ligne d’attaque qui frisait le gâtisme précoce.  Ne démordant sous aucun prétexte de la question des «riches pétrolières» et affligeant sans cesse M. Harper de reproches sur ses points communs avec George Bush. Le chef bloquiste a cru bon de parsemer sa prose nerveuse d’attaques systématiques sans peur du ridicule, parvenant vraisemblablement à fournir à M. Harper de quoi «avoir du fun», tout seul derrière un sourire niais, pendant que le téléspectateur québécois pouvait joyeusement tomber de sa chaise.

Stéphane Dion, vaguement moins agité et plus poli, nous aura l’espace de quelques secondes télévisuelles, fait croire qu’il pourra défendre sa plateforme sans s’en prendre à Harper. Nenni. Il s’est vite rallié au reste de la tribu. On aura toutefois compris que le chef libéral manie bien les chiffres  puisqu’il n’a guère manqué une occasion de nous les servir par lampées. Cela a d’ailleurs inspiré le chef néo-démocrate Jack Layton qui, tentant de le copier discrètement, a fièrement repris que 5000 Canadiens sont sans médecin de famille alors que M Dion en avait évoqué 5 millions. Mal joué.

L’usage peu judicieux du temps de réponse aux questions des citoyens était non moins décevant. Sur quarante-cinq secondes, un tiers était généralement consacré à remercier Monsieur ou Madame pour avoir posé une question. Un autre tiers servait à reformuler la question, afin d’assurer à l’audience perplexe qu’elle avait été comprise, et que l’on sympathisait. Les secondes restantes laissaient à peine le temps à ces orateurs hors-pair de donner leur réponse, et servait plus souvent qu’autrement de tremplin ingénieux vers un autre sujet, plus ou moins pertinen. t, mais pour lequel le chef avait mieux appris son texte. Une pointe destinée à M. Harper se glissait çà et là et le tour était joué.

Si l’art de détourner les sujets est précieux en politique -à condition d’être discret- l’art d’en éviter est tout aussi important.  Au reflet du reste de la campagne, le sujet des peuples autochtones a été soigneusement contourné tout au long du débat. Si Mme May a esquissé une allusion rapide aux Premières Nations dans le cadre de la question sur la nation québécoise, il est affligeant de voir que personne à la table n’a rebondi sur cette ouverture. À l’évidence, il s’agissait plus d’un passage obligé qu’autre chose. À l’heure où le peuple invisible se porte en avant, il se peut que les candidats manquent le coche. Il est à parier de la perplexité des Québécois devant l’urne mardi prochain.