Chambouler
8 avril 2008

Comment inaugure-t-on une dernière chronique? Je suis fatigué et les muses m’ont abandonné. J’ai bien cherché conseil auprès de ma colocataire, mais elle m’a simplement demandé d’écrire «Steph is the coolest chick in the world», cette phrase compulsive qui apparaît sur les feuilles orphelines errant dans l’appartement. La création, dans l’écriture comme ailleurs, c’est se laisser contaminer par ses expériences et son entourage, pour enfin partager ce qui nous marque (ou nous perturbe, c’est selon). Toutefois, une phrase ne suffit pas pour monter un argument.

Quand l’inspiration manque, il est avisé de se promener dans les méandres du passé. Il y a longtemps (ou était-ce la semaine dernière? je ne me souviens plus…), un vieux sage a dévoilé que l’antidote à la schizophrénie d’une chronique était le suicide. Soit. Mais s’il faut une mesure aussi drastique, je préfère encore le souffle divin des kamikazes. À défaut de faire une chronique blanche, ou de ne pas envoyer cette page à l’imprimeur, mon arsenal est limité. Je plonge plus profondément dans le passé, dans les livres posés sur ma table de travail. C’est la fin de session après tout. J’y vois Augustin et deux Thomas –d’Aquin et Hobbes. Ils me chuchotent une petite salve empoisonnée qui nourrira cette joyeuse chronique suicidaire: la vie est laide.

Pas besoin de définir le péché originel ou la nature humaine pour constater à quel point nous pouvons être misérables. Personnellement, il suffit que je songe à ce type que j’ai aperçu un jour à Parc-Extension. Soutenu par un membre de sa famille, il poussait des hurlements inhumains en cachant entre ses mains son visage ruisselant de sang. Nous vivons tous notre lot d’expériences étranges. Certains vont les dissimuler; d’autres, les partager, les raconter, les représenter.

L’art est souvent en symbiose avec nos questionnements existentiels. Dans la peinture, la sculpture et le vitrail, l’artiste construit les terrifiantes idoles que nous vénérons, à défaut de savoir ce qui nous attend au trépas. Quand la science décide de laisser de côté cette interrogation, l’art questionne l’apparente supériorité rationnelle de l’homme. Il représente, sur la toile ou à travers l’objectif de l’appareil photo, les exquises cruautés dont le genre humain se montre capable. Penser est un processus complexe, plein de contradictions. Il n’est pas toujours évident de le montrer sous un jour positif. Si les standards de la science nous échappent –lisibilité, reproductibilité, prévision–, nous retournons à la poésie.

Je ne veux pas dire par cela que l’art est un refuge esthétique, une vulgaire parure contre les injustices de la réalité. À moins de tenter de concurrencer Oscar Wilde, on peut difficilement vivre suivant la vertu de la beauté. Celle-ci s’inscrit dans un discours plus vaste, à la fois circonstanciel et fluide. Imaginez si on utilisait un argumentaire aussi étroit dans d’autres disciplines: on pourrait dire de Charles Darwin qu’il ne vaut rien parce que ses enfants étaient consanguins.

L’appréciation esthétique d’une œuvre peut dépasser le savoir-faire technique de la mimesis, l’imitation de la réalité. Elle se mesure aussi au potentiel d’évocation, c’est-à-dire qu’elle permet au visiteur d’associer ses souvenirs et ses connaissances à l’œuvre proposée. Au fur et à mesure que l’on comprend davantage les procédés plastiques menant à la création, on accède plus concrètement à l’expérience du sublime, à cette frontière subtile entre la matière et l’idée, entre le jeu de l’acteur et soi, entre l’accumulation de mots et l’échafaudage d’une fiction.

Comment peut-on envisager le discours d’une œuvre d’art dans un milieu contemporain? Je suggère qu’on le fasse dans une optique de remise en question radicale. Comme dans plusieurs autres sphères du savoir, il est tentant de s’appuyer fermement sur les acquis du passé pour progresser modestement. En le ratissant, on obtient une meilleure vue d’ensemble et on évite de répéter les mêmes erreurs. Vénérer les disparus est la voie de la facilité –il faut aller jusqu’au bout et procéder au questionnement.

Cela est d’autant plus difficile dans le contexte de l’art dans la mesure où sa voie de diffusion principale est le musée. Qu’est-ce qu’un musée, sinon un réceptacle d’artefacts du passé, un sanctuaire aux lumières tamisées dans lequel on recrée le passé, l’histoire naturelle ou le brouhaha de l’atelier? Le questionnement devient une sortie. C’est pourquoi des artistes comme BGL ou Jean-Pierre Gauthier transforment le musée en un labyrinthe où ils installent des sculptures qui se trémoussent et attaquent le visiteur.

Être artiste, maintenant, c’est se balancer entre l’expertise matérielle et la connaissance de l’histoire de l’art, en multipliant les contaminations entre plusieurs disciplines. Je connais peu de créateurs qui s’inscrivent strictement dans la tradition des beaux-arts. Les œuvres d’aujourd’hui mesurent les déterminismes physiques de la perception pour mieux s’en échapper. D’autres, comme les frères Chapman, s’appuient sur d’anciennes créations (les gravures horrifiantes de Goya) pour y adjoindre une dimension critique. Pour souligner la célébration sadique des illustrations originales, ils y ajoutent des personnages ludiques et enfantins. Une œuvre réussie engendre la conversation –non seulement dans le milieu de l’art, mais aussi entre les visiteurs, qui comparent leurs interprétations, partagent leurs réflexions, leurs souvenirs.

La vie est laide. Mais si on la remet en question et la décortique, on peut peut-être en rire un peu, et en ressortir plus libre.

 
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