Le bourreau
11 mars 2008

On se demande bien ce qui nous pousse à faire ça. «Ça»: passer tous ses lundis enfermés dans un sous-sol en béton -sans fenêtre- à corriger des articles, trouver des titres; faire de tous ses dimanches un marathon de courriels et de textes à l’écran; s’arracher les cheveux en attendant un article, s’arracher la tête lorsqu’on le reçoit. «Ça»: faire partie de l’équipe de rédaction du Délit.

Le désir de s’impliquer dans une publication aussi prestigieuse que Le Délit peut s’expliquer par plusieurs raisons. L’expérience unique que l’on en retire est sans doute la plus souvent évoquée, puisque l’opportunité de vivre le processus de production d’un journal ne se présente pas tous les jours. Les plus intéressés le feront également pour l’argent, ce non-salaire («compensation financière pour bénévolat»; comprenez-en ce que vous voulez, tout ce que je sais, c’est que je n’ai pas besoin de la déclarer) qui peut atteindre, pour certains, la somme mirobolante de quatre dollars de l’heure. Youpi. Pour d’autres, c’est une étrange peur de l’ennui qui motive l’engagement journalistique: «Je n’ai que cinq cours cette session. Je me suis dit que j’avais le temps». Erreur ô combien répandue…

Remarquez que certains s’en tirent mieux que d’autres, par exemple Mathieu, coordonnateur à la production. (–Mathieu, tu as déjà fini la mise en page? –Oui, j’ai aussi écrit deux critiques hier soir, fait un essai-photo et ma chronique est prête si tu veux y jeter un coup d’œil. –Euh… –Pis, si tu as faim, il y a un gâteau au chocolat et porto dans le frigo. –…)

Plaisir masochiste que celui d’être rédacteur au Délit, pour le statut paradoxal des contraintes auxquelles on doit faire face. Car si le journalisme étudiant est une activité permettant une grande liberté –chaque équipe joue les démiurges en donnant naissance à un journal à son image–, c’est aussi une discipline strictement balisée. Le créateur se heurte constamment à des obstacles qu’il doit intégrer à sa pratique s’il veut les surmonter. Parmi eux, le plus évident est sans conteste la contrainte spatiale, pratiquement inexistante dans la plupart des autres types d’écriture, qui conditionne le format des textes produits.

La «laïcisation» de la création est plus subtile, mais tout aussi sans appel. Écrivains et écrivaillons qui perçoivent leurs textes comme des objets sacrés devront s’habituer à les voir passer entre des mains étrangères (chefs de pupitre et secrétaires de rédaction, rédactrice en chef, correctrice) pour en sortir commentés et modifiés, pour ne pas dire charcutés et transfigurés. L’attitude «poète maudit» est ici, comme partout, à prohiber si on désire conserver un semblant d’équilibre mental et éviter d’être poussé au suicide, porte de sortie classique de l’albatros et autres vaisseaux d’or.

La torture d’articles de collabos (pour «collaborateurs», surnom affectueux et cynique, aux subtiles sonorités fascistes, hérité d’équipes précédentes) est d’ailleurs, je dois le confesser, une activité étrangement agréable, aux contrastes surprenants faits de cruels moments de désespoir et de jouissifs épisodes sadiques.

Ce qui n’empêche pas qu’après un certain temps (trois ans dans mon cas), il faille tourner la page (du journal, bien évidemment). Le départ des vétérans est toujours une bonne nouvelle pour notre Délit: le sang neuf ne manque jamais d’apporter avec lui un souffle d’enthousiasme et de renouveau. Encore faut-il que ledit sang neuf se manifeste lors des élections, qui auront lieu fin mars et au cours desquelles tous les postes seront ouverts (d’autant plus que cette année l’écrasante majorité de l’équipe de rédaction tire sa révérence). Ainsi, si vous voulez être grassement payé pour collaborer à la production d’une prestigieuse publication universitaire tout en assouvissant vos bas instincts de bourreau, Le Délit est là pour vous. Serez-vous là pour Le Délit?