On n’y échappe pas
22 janvier 2008

Lorsque j’ai inauguré cette chronique, il y a trois ans, j’étais particulièrement fier de son libellé. L’intitulé «chronique littéraire» me semblait un choix judicieux, puisque absolument non contraignant. En effet, aurais-je opté pour «chronique littérature» que j’aurais été coincé, tenu de traiter d’œuvres précises et sans doute –perspective terrifiante- nouvellement parues, à l’instar de ce qui se fait dans le reste de la presse. Or, puisque mes contemporains, et surtout ceux qui écrivent, ne m’intéressent somme toute que très peu, il me semblerait ignoble de délaisser mes amours littéraires pour satisfaire aux exigences journalistiques d’une société mercantile obsédée par la glorieuse jubilation d’un présent vide et sans cesse répété, pour parler comme Denise Bombardier. Pas question de sacrifier l’art sur l’autel de la consommation. En passant du substantif à l’adjectif, de «littérature» à «littéraire», ma liberté de chroniqueur était assurée.

Mais comme l’affirme la sagesse populaire, particulièrement en temps de révolution et de cocktails Molotov, la liberté a un prix. Pas celui du sang qui coule d’une blessure, non, plutôt celui de l’encre qui ne coule pas de la plaie béante qu’est ce matin mon cerveau. La page blanche, même virtuelle, hante toujours celui qui écrit avec des contraintes minimales. Lorsque l’écriture devient un ennemi, il faut la combattre. Et le meilleur moyen de la vaincre, c’est encore d’en parler; la preuve en est d’ailleurs la récurrence du thème de l’écriture dans la littérature de toute sorte et de tous âges. Difficile de penser à un auteur qui ne l’a jamais approché, directement ou non. Dostoïevski et son Prince idiot aux récits enchanteurs; Homère et ses perpétuels épisodes de narration; la substantifique moelle de Rabelais; Aquin pris dans les tourbillons de ses phrases fleuves; Diderot et le grand manuscrit céleste de Jacques le Fataliste

Et que dire de ceux qui s’en sont fait une véritable spécialité? À la recherche du temps perdu n’est, derrière le parcours d’un homme, rien d’autre (et c’est bien assez) que la genèse de l’œuvre d’une vie. Ce cycle de réminiscence se clôt sur un dernier tome (Le temps retrouvé) tout entier tourné vers l’écriture et sa valeur spirituelle, pour ne pas dire ontologique, qui aboutit, ultimement, à l’acte créateur. De même Kundera, en nous dévoilant sporadiquement la charpente de ses édifices artistiques, nous rappelle sans cesse la nature romanesque de son œuvre, lui donnant ainsi la portée d’une vaste réflexion sur la création, l’écriture, le roman.

Plus près de nous, ou à tout le moins de moi (le livre est posé sur ma table de travail), l’écrivain portugais José Saramago n’échappe pas lui non plus aux «sirènes de la spécularité» (pour citer un obscur écrivaillon dont le nom m’échappe). Ce prix Nobel nous plonge dans l’histoire d’un correcteur qui falsifie un essai historique sous sa responsabilité, L’Histoire du siège de Lisbonne. Cette falsification l’entraînera à écrire une nouvelle Histoire du siège de Lisbonne, récit parallèle et improbable d’une guerre qui n’a jamais eu lieu. Ce fascinant roman de Saramago s’intitule, bien évidemment, Histoire du siège de Lisbonne.

Et voilà comme l’intitulé d’une chronique, choisi dans le but conscient et avoué d’échapper à l’obligation d’aborder la littérature contemporaine, conduit son auteur directement à un roman paru en 1992. Comme dirait l’autre, «c’était écrit là-haut».