Survivre dans l’ombre des géants
30 octobre 2007
La relève russe se taille tant bien que mal une place sur la scène littéraire.

La littérature russe, plus que presque n’importe quelle autre, jouit d’un prestige qui lui a assuré une diffusion et un culte aux quatre coins du globe. Il n’est pas nécessaire d’être un passionné de littérature pour connaître les noms de Tolstoï, Dostoïevski ou Tchékhov. L’oeuvre de ces auteurs, en plus d’avoir parfois modifié l’histoire même de la Russie, a profondément influencé la vision qu’a le monde de cette contrée nordique. Cependant, si, désireux de comprendre les mystères de l’âme slave, vous décidez de vous plonger dans les profondeurs des Frères Karamazov, de Guerre et Paix ou de La Mouette, une constatation s’imposera vite à votre esprit: ces oeuvres, aussi brillantes qu’elles soient, ne sont plus d’une actualité brûlante.

Tentez l’expérience: combien d’auteurs russes vivants connaissez-vous? Les plus malins pourront sans doute nommer Alexandre Soljenitsyne, vociférant toujours contre les affres du communisme du haut de sa cabane du Maine, célèbre pour ses descriptions de l’enfer du goulag. D’autres avanceront les noms de Vladimir Nabokov (Lolita), Mikhael Boulgakov (Le Maître et Marguerite) ou encore Boris Pasternak (Le Docteur Jivago). Pas de chance: ces monstres sacrés sont tous déjà morts depuis belle lurette.

Malgré tout, bien que leurs oeuvres soient malheureusement produites dans l’ombre des grands génies du passé, les écrivains russes talentueux ne sont pas une race éteinte. Plusieurs ouvrages dignes de mention ont été publiés dans les dernières années et, heureusement pour le grand public, traduits dans la langue de Molière. La Russie, théâtre de changements brutaux tout au long du siècle, n’a pas fi ni de renouveler son identité. Ce pays, qui a persécuté ses auteurs comme peu d’autres, est aussi un de ceux qui a accordé le plus d’importance aux mots, l’un expliquant peut-être l’autre. Après avoir été bâillonnés au nom de l’optimisme obligatoire pendant une bonne partie du XXe siècle, les écrivains russes ont fi nalement pu, au cours des deux dernières décennies, sortir de la dissidence et exprimer leur vision du monde dans une relative liberté.

Commençons ce modeste panorama de la littérature contemporaine par une brique monumentale, que certains d’entre vous, sidérés par son nombre de pages, ont probablement déjà entrevue sur les étagères d’une librairie: Une saga moscovite (Seuil). Ce roman, écrit par Vassili Axionov (1932-, en haut à gauche dans l’illustration), a été publié en 1989, à une période durant laquelle ce qui deviendra la Fédération de Russie est en butte à de profonds changements. Axionov y décrit avec minutie le destin d’une famille de médecins sous le régime stalinien, le roman débutant avec l’arrivée au pouvoir du dictateur et se terminant à sa mort. Axionov, dans la tradition de Tolstoï, peint une grande fresque historique, qui reste toutefois très personnelle. Staline lui-même voit son intimité dévoilée, et la description de cette homme toutpuissant réduit à rien par des troubles de constipation est tout à fait mémorable…

Si le style d’Axionov semble trop classique pour vous, l’univers de Viktor Pelevine (1962-, en bas à gauche dans l’illustration) vous plaira vraisemblablement davantage. Cet écrivain mystérieux remporte un succès prodigieux dans la Russie actuelle, surtout chez les plus jeunes générations. Derrière des lunettes de soleil qu’il n’enlève jamais, Pelevine juge implacablement la société russe contemporaine, en jouant de la réalité pour créer des romans à la frontière du fantastique. Fortement ironiques, extrêmement postmodernes par le mélange de dérision de culture populaire et de références sacrées qu’elles proposent, les créations de Pelevine récupèrent le passé soviétique pour le ridiculiser. Ainsi, Omon-Ra (1998, Éditions Mille et une nuits) se moque de l’obsession de la conquête de l’espace qui a emporté l’URSS au cours des années soixante. Dirigé par des caricatures d’êtres humains, le programme spatial soviétique se révèle n’être qu’une gigantesque blague, broyant dans un grand rire les malheureux qui destinent innocemment leur vie à la gloire de la patrie. Si plusieurs critiques ont dénoncé le style parfois primaire de Pelevine, celuici reste cependant un incontournable de la scène littéraire actuelle.

Jouissant d’une renommée non négligeable en Occident, Andreï Kourkov (1961-) doit son succès à son roman Le pingouin (1996, Seuil). Cet écrivain, né à Saint- Pétersbourg, mais résidant en Ukraine, a dû faire face à pas moins de cinq cents refus avant de voir son premier roman publié. Le pingouin, mélange d’humour, de fantaisie et d’aventures, raconte les mésaventures d’un écrivain raté, Victor, vivant à Kiev avec un pingouin dépressif. Après avoir obtenu un bizarre contrat l’amenant à rédiger des notices nécrologiques pour des personnalités toujours vivantes, Victor voit les choses déraper autour de lui, alors que différents clans mafi eux se mêlent à l’affaire… Bien que le roman ne se déroule pas en Russie, on y retrouve la même atmosphère noire de gangsters et de règlements de compte arrosés de vodka, typiquement associée à la patrie de Poutine.

Du côté des femmes, deux noms se détachent, ceux de Ludmila Oulitskaia et de Tatiana Tolstaïa. Ludmila Oulitskaia (1943-, en haut à droite dans l’illustration) n’écrit pas dans un style aussi fl amboyant que celui de Victor Pelevine ou d’Andreï Kourkov. Toutefois, avec un classicisme délicatement empreint d’ironie, elle décrit la vie de l’intelligentsia au temps de l’URSS. Cette écrivaine, récompensée par plusieurs prix prestigieux en Russie, dont le Booker Prize russe en 2001 pour Le cas du docteur Koukotski, a aussi écrit quelques scénarios adaptés au grand écran, mais peu connus ici (Femme pour toujours, Le septième ciel). Ses romans et nouvelles sont publiés chez Gallimard.

Tatiana Tolstaïa (en bas à droite dans l’illustration, petite-fi lle de l’écrivain Alexis Tolstoï, lui-même vaguement parent avec le célèbre Léon), malgré la très grande renommée dont elle jouit en Russie, est peu publiée en langue française. Il vous faudra donc vous tourner du côté des éditions anglaises pour la découvrir. Cette femme polyvalente, animatrice de télévision, professeur d’université, sorte de Denise Bombardier russe, est éminemment respectée dans son pays natal.

Même si cette branche de la littérature est regardée de haut par les critiques, les romans policiers occupent une telle place dans la culture populaire russe qu’il serait injuste de les oublier. En Russie, ce sont leurs couvertures un peu grossières et toujours dramatiques qu’on aperçoit en défi lant dans les métros. La Russie dévore les polars remplis de sang et de sexe, qui couvrent les étagères des librairies. Parmi les auteurs dont l’oeuvre est disponible en français, Alexandra Marinina (au milieu à droite dans l’illustration) est probablement la plus respectée. Celle qui a remporté en 1998 le titre d’écrivain de l’année en Russie pour avoir vendu le plus de livres a publié jusqu’à ce jour pas moins de trente romans, qui se distinguent par la peinture réaliste qu’ils offrent des problèmes de la Russie moderne. Les Éditions du Seuil ont publié quelques-uns de ses romans, dont Je suis mort hier.

La littérature russe n’est donc pas morte au XIXe siècle, même si ses auteurs actuels ne détiennent pas la même célébrité que leurs illustres prédécesseurs. Pour apprendre à mieux connaître ce pays mystérieux, la littérature contemporaine offre une porte d’entrée sur l’histoire de cette contrée, qui, pour le meilleur et pour le pire, semble destinée à jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale dans les années à venir.